Au Québec, on prend les cours d’eau pour des poubelles

Publié le 1 mars 2021
Écrit par Gabriel Parent-Leblanc, B. Sc., M. Env.

Au Québec, on prend les cours d’eau pour des poubelles
Expérience Natura 2021 générique

En 2019, l’ensemble des municipalités de la province ont effectué 60 660 déversements d’eaux usées non traitées dans les cours d’eau, les milieux naturels et le fleuve Saint-Laurent.

Ce nombre équivaut à plus de 166 déversements par jour, en moyenne ! 

C’est ce que nous révèle la nouvelle carte interactive lancée par la Fondation Rivières en septembre dernier. L’outil, qui présente en détail le nombre de déversements pour chaque ville et chaque station d’épuration ainsi que son évolution au fil des années, est né d’un effort gigantesque, d’un travail de moine, à vrai dire. La Fondation, en collaboration avec des étudiants du programme de journalisme et de l’école des médias de l’UQAM, a en effet analysé et compilé 8,5 millions de données transmises par les municipalités au ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MELCC), de 2011 à 2019 (Saba, 2020 et Lepage, 2020).

Le résultat est impressionnant, mais tout aussi révoltant ! Si vous souhaitez y jeter un œil, l’adresse est la suivante : https://deversements.fondationrivieres.org/map.php

 

Commençons par tenter de comprendre ce qui cause ces déversements :

« Chaque station d’épuration a une capacité maximale de traitement qui se calcule en m3 d’eau par jour (1 m3 = 1 000 L). 

[…]

Ces stations sont alimentées par un réseau d’égouts entrecoupé de différents ouvrages, dont des stations de pompage et des ouvrages de surverses. La station de pompage a pour fonction de pousser l’eau vers la station, tandis que les ouvrages de surverses sont l’équivalent de disjoncteurs : ils sont là pour protéger la station et le réseau d’égouts contre les surcharges d’eau.

Quand il y a trop d’eau, en cas de fortes pluies, par exemple, le débit excède ce que le réseau est capable de prendre et cela provoque un déversement d’eaux usées directement dans les rivières et le fleuve. » (Fondation Rivières, s.d. a.).

 

Un palmarès peu prestigieux

Afin de pouvoir présenter les données de manière un peu plus concise, la Fondation Rivières a également publié un palmarès des villes les plus laxistes en matière de déversements. Plusieurs catégories sont présentées : le nombre total de déversements, l’indice d’intensité des déversements ainsi que ce même indice en fonction du nombre d’habitants. Son palmarès fait mention des 50 premières villes dans chacune des catégories, mais par manque d’espace, je vais plutôt vous présenter les 10 premières.

 

Tableau 1 : Les 10 municipalités ayant eu le plus de déversements en 2019

Position Municipalité Nombre de déversements
1 Québec * 3 180
2 Saguenay 2 931
3 Shawinigan 2 135
4 Laval 1 999
5 Montréal 1 873
6 Trois-Rivières 1 683
7 Sorel-Tracy* 1 631
8 Thetford Mines 1 552
9 Saint-Jean-sur-Richelieu* 1 462
10 Gatineau 1 459

 

Tableau 2 : Les 10 municipalités ayant eu le pire indice d’intensité des déversements en 2019

Position Municipalité Intensité
1 Longueuil* 19 888 032
2 Laval 5 771 017
3 Montréal 4 945 739
4 Québec* 3 981 551
5 Trois-Rivières 3 854 883
6 Saint-Jean-sur-Richelieu* 2 717 817
7 Saint-Hyacinthe 2 483 146
8 Saguenay 2 165 736
9 Gatineau 2 135 201
10 Lévis 1 591 245

 

Tableau 3 : Les 10 municipalités ayant eu le pire indice d’intensité des déversements selon leur nombre d’habitants en 2019

Position Municipalité Intensité par habitant
1 Montebello 234,6
2 Brigham 106,1
3 Albanel 85,3
4 Marsoui 79,7
5 Bedford* 54,0
6 Chandler 53,2
7 Paspébiac 52,8
8 Saint-Tite 51,5
9 Waterloo 51,4
10 Caplan 49,6

(Fondation Rivières, s.d. b.)

 

Il serait possible de parler de chacune de ces villes, car le seul fait de se tailler une place dans les dix premières positions d’un de ces palmarès démontre une problématique certaine. Je vais cependant me concentrer sur les trois premières positions de chacun des palmarès : Québec, Longueuil et Montebello.

 La Ville de Québec est l’un des pires cancres dans le domaine de la pollution de l’eau. La deuxième plus grosse ville du Québec se classe effectivement première dans le nombre de déversements et quatrième dans l’intensité. Un total de 3 180 déversements en un an, il faut le faire, quand même… Ce nombre représente plus de huit déversements par jour, chaque jour de l’année. C’est donc dire qu’en ce moment même, pendant que vous êtes en train de lire cet article, la ville pourrait polluer le fleuve allégrement (si on pousse le calcul plus loin, ça fait un déversement toutes les 2 h 45, en moyenne). Mention spéciale à la Ville de Saguenay, qui a presque autant de déversement que Québec (2 931), tout en ayant près de quatre fois moins de population.

En ce qui concerne l’intensité, la ville de Longueuil est dans une classe à part. En effet, son score est trois fois plus élevé que la ville qui se trouve en deuxième position, Laval. On a souvent tendance à pointer Montréal dans le dossier des déversements et de la pollution de l’eau, en raison du volume à traiter et de sa grande population. Cependant, d’après les données publiées, il semble que la métropole ait un excellent bilan si on la compare à Longueuil… Montréal possède environ huit fois plus de citoyens que Longueuil (2 050 053 contre 249 338), mais l’intensité de ses déversements est approximativement quatre fois inférieure (4 945 739 contre 19 888 032). Cela se reflète bien au sujet de l’intensité des déversements par habitant : 2,4 pour Montréal et 49,2 pour Longueuil. Bref, les stations de Longueuil polluent le fleuve dans une proportion absolument effrayante !

La troisième et dernière catégorie est pour le moins intéressante. Elle regroupe beaucoup de plus petites municipalités qui ne se retrouveraient pas dans le palmarès en raison de leur petite taille, mais en les catégorisant selon leur nombre d’habitants, on peut déceler les usines problématiques. C’est le cas de la petite ville de Montebello, en Outaouais, dont les ouvrages ne débordent pas assez souvent pour se retrouver dans les 50 premières positions des classements (116 déversements en 2019). Toutefois, en considérant que cette ville ne compte que 983 habitants, ce chiffre représente une pollution assez épouvantable. Questionné à ce sujet, André Bélanger, le directeur de la Fondation Rivières, indique que « c’est un grand mystère […]. Probablement qu’ils sont paresseux. […] Tu envoies ton tuyau loin au milieu, ça se dilue, et les gens ne s’en rendent jamais compte. On ne les voit pas, les polluants » (Saba, 2020).

 

Permission de polluer

Tous ces déversements, qu’ils soient accidentels (par exemple, une grosse pluie) ou planifiés (par exemple, pour réparer l’équipement), respectent les normes du MELCC. Comment peut-on accepter que les usines d’épuration rejettent autant d’eaux usées dans les cours d’eau (dont le fleuve Saint-Laurent pour 70 % des cas) impunément de la sorte ? Les médias n’en parlent presque jamais, les gens sont rarement au courant de la gravité des choses et jour après jour, nous continuons à polluer notre ressource la plus importante, l’eau.

Dans les bureaux du MELCC, ce n’est absolument pas un dossier prioritaire :

« À l’heure actuelle, les normes de rejet de contaminants dans l’environnement ne tiennent pas compte de l’évolution dans le temps de la capacité des milieux naturels à tolérer la pollution. En effet, toutes les municipalités du Québec sont encore en attente, depuis 2014, de recevoir leur “attestation d’assainissement”, une nouvelle norme qui viendra établir le nombre maximal de surverses que peuvent tolérer les différents bassins versants et les normes de traitement à atteindre. Or, le MELCC n’a encore émis aucune attestation conformément à ce règlement. Selon les informations obtenues, le processus d’émission des attestations serait terminé en 2026, soit 12 ans après l’adoption du règlement. » (Fondation Rivières, 2020 a.)

 Le communiqué-choc de la Fondation Rivières expose également le genre de passe-passe légal qui explique le bilan peu reluisant et littéralement odorant de ce dossier :

« L’usine de traitement des eaux usées de la municipalité X a été construite en 1986, alors que les normes de rejet étaient beaucoup plus laxistes. Comme l’usine n’a fait l’objet d’aucune modification depuis sa construction, ce sont les règles de l’époque qui s’appliquent toujours. De fait, la municipalité peut polluer les cours d’eau en toute légalité sans craindre d’éventuelles sanctions.

La municipalité Y a obtenu l’aval du MELCC pour construire un immeuble de 70 unités de condominium en bordure d’une rivière. Cette autorisation est conditionnelle à l’augmentation de la capacité de traitement de ses systèmes d’assainissement. Or, le MELCC accorde un délai de huit ans à la municipalité pour se conformer aux normes, malgré l’augmentation immédiate des logements sur son territoire. Huit années de surverses supplémentaires sont ainsi légalement autorisées, alors que quelques mois suffisent pour augmenter la capacité des usines et des stations de pompage ou pour réduire les apports d’eau.

Les municipalités n’ont d’ailleurs rien à craindre de la part du MELCC en matière de représailles, car ce dernier a émis seulement 23 sanctions depuis 2014, dont 18 pour le non-respect des délais administratifs de transmission d’informations obligatoires. Aucune sanction pénale ou pécuniaire relative à la contamination de l’eau pour des rejets au-delà des normes permises n’a été émise par le MELCC. » (Fondation Rivières, 2020 a.)

 

Un système déficient

Les données colligées par la Fondation Rivières exposent un système inadéquat, mais la déficience va encore plus loin.

Même s’il n’y avait aucune surverse et que toutes les usines d’épuration traitaient 100 % du volume d’eau généré par les Québécois (je tiens à rappeler qu’on est loin de cet objectif, comme vous pouvez le constater), les conséquences sur l’environnement seraient tout de même substantielles. En effet, l’efficacité d’une bonne partie des équipements dans l’ensemble de la province est relativement basse. Concrètement, la pollution journalière générée par une personne utilisant de 150 à 200 litres d’eau par jour – moins de la moitié de la moyenne québécoise ! – représente un rejet dans l’environnement de :

– 70 à 90 grammes de matière en suspension ;

– 60 à 70 grammes de matière organique ;

– 15 à 17 grammes de matière azotée ;

– 4 grammes de phosphore ;

– Plusieurs milliards de bactéries, dont certaines, comme les coliformes fécaux, représentent une menace à la santé humaine. (Coalition québécoise pour une gestion responsable de l’eau, s.d.)

Afin de mettre en perspective l’importance du problème, citons le cas de l’usine d’épuration de Montréal, qui traite environ 40 % de toute l’eau usée de la province. Parce que l’usine n’effectue qu’un traitement primaire de l’eau (filtration de la matière solide), ses rejets « sont une grande source de pollution organique, de contamination bactériologique et de produits chimiques de  toutes sortes ». Les experts estiment que ces rejets dans le fleuve Saint-Laurent ont un effet sur la qualité de l’eau jusqu’à 145 kilomètres en aval (Coalition québécoise pour une gestion responsable de l’eau, s.d.). À noter que l’implantation d’une usine d’ozonation est dans les plans pour améliorer la qualité du traitement fait à Montréal. Cependant, puisqu’on nous annonce ce procédé depuis 2008 et que la date estimée est maintenant établie à 2023, au minimum, contrairement à toute la vie aquatique en aval de Montréal, je ne vais pas retenir mon souffle (Radio-Canada, 2019).

 

Un grand chantier de l’eau

Il est difficile de ne pas être bouleversé par cette triste réalité, surtout si vous avez la fibre environnementale comme moi. Je crois qu’il n’est pas exagéré d’affirmer que notre bilan sanitaire est inacceptable et qu’une rectification s’impose. En juin 2020, un regroupement de 45 organisations a fait parvenir une lettre ouverte au gouvernement, le pressant d’investir dans un grand chantier de l’eau :

« Nous estimons que le temps est venu pour le gouvernement d’agir avec rigueur, concrètement et efficacement, pour protéger les cours d’eau du Québec et pour assurer aux Québécoises et aux Québécois des accès publics aux rivières qui soient propres et sanitaires.

Rappelons que c’est à la suite de la création du ministère de l’Environnement en 1979 par Marcel Léger, sous le gouvernement de René Lévesque, que le premier grand chantier d’assainissement a été mis en œuvre. Le Programme d’assainissement des eaux du Québec, de l’ordre de 6 milliards de dollars sur une période de 10 à 20 ans, était une priorité d’État pour les décennies 1980 et 1990. Avant cela, le Québec épurait seulement de 6 à 10 % de ses eaux usées domestiques et industrielles.

Or, après 40 ans et des sommes d’argent publiques conséquentes, le Québec se contente du strict minimum.

[…]

Depuis toujours, pour stimuler l’économie, les gouvernements lancent de grands chantiers. Cette fois-ci, pourquoi ne pas saisir l’occasion de mettre en œuvre un grand chantier de l’eau propre ? » (Fondation Rivières, 2020b.)

En ces temps de ralentissement économique, ne serait-ce pas là un chantier parfait pour relancer l’économie ? Mais cela est évidemment trop demander à la CAQ, qui, avec son projet de loi 66 (nouvelle mouture de son projet de loi 61, qui a grandement été contesté par la population plus tôt en 2020), veut plutôt faire passer la relance économique en sabrant les évaluations environnementales et en construisant 181 nouvelles infrastructures, comme des autoroutes (Bellerose, 2020). 

Soupir… J’aimerais tant que l’entièreté des faits énoncés dans cet article soit en fait une mauvaise blague, mais tout cela est véridique et vérifié (voir sources). Comme dans bien des dossiers environnementaux, on fonce tout droit dans le mur et au lieu de changer de direction, on appuie sur l’accélérateur ! Épouvantable.

Bref, au Québec, on prend vraiment nos cours d’eau pour des poubelles. C’est toutefois sans malice et sans vraiment s’en douter que les eaux usées que vous générez se retrouvent sans traitement dans les cours d’eau… C’est le système de traitement qui est conçu ainsi ! Lorsqu’on pousse plus loin les recherches, il devient clair que la devise du MELCC dans le dossier pourrait être Business as usual (« les affaires, comme d’habitude »). Le laxisme, tant sur le plan du gouvernement que des villes, est apparent et bien franchement, révoltant. Comment peut-on tolérer autant de pollution dans une ressource, qui, je le rappelle, constitue de 60 à 70 % de notre corps et est essentielle à la survie de tous les êtres vivants ? Il faut cesser de se comporter comme si l’humain était complètement indépendant de la nature alors qu’il ne fait qu’un avec elle depuis toujours. Après avoir augmenté la charge toxique à tous les échelons de l’environnement, on se demande encore pourquoi près d’un Canadien sur deux développera un cancer dans sa vie ou pour quelle raison on retrouve de plus en plus de bélugas morts sur les rives du fleuve Saint-Laurent. Vivement un nouveau grand chantier de l’eau, parce qu’on est lentement, mais sûrement en train d’éteindre la vie à petit feu (y compris nous-mêmes)…

 

Références

Bellerose, P. (2020). Projet de loi 66 sur la relance économique: l’accélération du processus environnemental dénoncée. Le Journal de Québec. [En ligne] https://www.journaldequebec.com/2020/10/19/projet-de-loi-66-sur-la-relance-economique-lacceleration-du-processus-environnemental-denoncee (Page consultée le 6 novembre 2020).

Coalition québécoise pour une gestion responsable de l’eau (s.d.). Les eaux usées : une pollution encore et toujours à la une. [En ligne] http://belsp.uqtr.ca/id/eprint/624/13/Demers_recherche_eaux_usees_A.pdf (Page consultée le 5 novembre 2020).

Fondation Rivières (s.d. a.). Foire aux questions. [En ligne] https://fondationrivieres.org/faq-deversement/#1603465581749-d8b65c84-37d3 (Page consultée le 5 novembre 2020).

Fondation Rivières (s.d. b.). Déversements d’eaux usées : Palmarès 2019. [En ligne] https://fondationrivieres.org/palmares/ (Page consultée le 5 novembre 2020).

Fondation Rivières (2020a.). Juin, mois de l’eau : 7 municipalités sur 10 polluent toujours les rivières. [En ligne] https://fondationrivieres.org/wp-content/uploads/2020/05/2020-06-01-COM-7-municipalit%C3%A9s-sur-10-polluent-Vf.pdf (Page consultée le 5 novembre 2020).

Fondation Rivières (2020b.). Eaux usées: 45 organisations réclament un grand chantier de l’eau propre. [En ligne] https://fondationrivieres.org/lettre-ouverte-eaux-usees-2020/ (Page consultée le 6 novembre 2020).

Lepage, B. (2020). Eaux usées: la Fondation Rivières distribue son bulletin. L’Hebdo Mékinac / des Chenaux. [En ligne] https://www.lhebdomekinacdeschenaux.ca/eaux-usees-la-fondation-rivieres-distribue-son-bulletin/ (Page consultée le 5 novembre 2020).

Radio-Canada. (2018). 93 municipalités québécoises toujours sans un réseau d’égout. [En ligne] https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1126288/reseau-egout-eaux-usees-municipalites-ville-village-quebec-egout-environnement (Page consultée le 6 novembre 2020).

Radio-Canada. (2019). L’usine d’ozonation de Montréal coûtera un demi-milliard de dollars. [En ligne] https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1400637/traitement-eaux-usees-ozonation-montreal-cout (Page consultée le 5 novembre 2020).

Saba, M. (2020). Longueuil a le pire bilan au Québec. La Presse. [En ligne] https://www.lapresse.ca/actualites/environnement/2020-10-28/deversement-d-eaux-usees/longueuil-a-le-pire-bilan-au-quebec.php (Page consultée le 5 novembre 2020).