Conifères, rares remèdes verts du coeur de l’hiver

Publié le 20 février 2016
Écrit par Anny SCHNEIDER, Auteure et herboriste-thérapeute accréditée

Conifères, rares remèdes verts du coeur de l’hiver
Coffret Deuil (1)

« D’eux-mêmes, certains arbres et certaines plantes offrent des arômes si plaisants et puissants qu’aucune fabrication de chimiste ou d’apothicaire ne saurait jamais les égaler. » — John Gerard, General History of plants, Londres, 1633.

 

DU CÔTÉ DU MONDE VÉGÉTAL, dans notre contrée nordique, la nature sauvage est plutôt dépouillée, en cette fin d’hiver. Toutefois, une famille de souche très ancienne, celle des persistants conifères, est toujours là pour nous embaumer, nous soigner, et qui sait ? Nous nourrir, au besoin, comme ils le font pour les chevreuils et les lièvres, qui ne s’en privent pas.

 

CONIFÈRES QUÉBÉCOIS LES PLUS RÉPANDUS ET RECONNUS POUR LEURS VERTUS

  • Cèdre du Canada (Thuya occidentalis):

Longtemps considéré, à tort, comme l’annedda, l’arbre qui aurait sauvé l’équipage de Jacques Cartier du scorbut, il n’en demeure pas moins que notre cèdre est fort utile aussi. Les premiers colons blancs l’ont appelé « cèdre », car ses feuilles et même son parfum ressemblent fort au cèdre du Liban (Cedruslibani), pourtant bien plus élevé, de couleur et d’aspect différents. Plusieurs tribus amérindiennes l’utilisaient en décoction contre les maladies d’hiver, la toux et les maux d’oreilles persistants.

Ils en faisaient aussi des bains de vapeur contre la goutte, la migraine et les rhumatismes. Les médecins éclectiques américains en faisaient des applications externes en teintures antifongiques contre les maladies à champignons, les infections à levure et les verrues. En interne, la décoction des feuilles est excellente contre les infections pulmonaires, mais aussi de la vessie, prostate comprise.

Les huiles essentielles issues de ses feuilles persistantes sont également bactéricides, fongicides et parasiticides. Aussi, les phytochimistes y ont identifié des polysaccharides immunorégulateurs in vitro, efficaces contre les cellules cancéreuses.

À utiliser en décoction des rameaux en cure saisonnière, mais très parcimonieusement en interne, car très concentré en thuyone, neurotoxique à haute dose.

Le thuya est souvent utilisé en traitement gemmothérapeutique homéopathique sous forme de dilution, pour drainer le foie, la lymphe et même les reins.

 

  • Épinettes (Picea glauca et ssp.)

Picea vient du latin « Pix », qui signifie « poix » ou « colle », un des usages de sa gomme et sa sève, très prisées comme détergent, remède, vernis, liant et préservatif, depuis le début de l’aventure humaine, artefacts préhistoriques à l’appui.

L’épinette blanche est très répandue dans les grandes forêts au nord du Saint-Laurent. Les jeunes pousses du printemps font des tisanes délicieuses ou des sirops pectoraux (exemple : le Santasapina et ses produits dérivés). Ses pousses, en décoction, ont des effets légèrement laxatifs.

La gomme d’épinette blanche soulage les gencives enflammées et l’estomac trop acide que la plupart des hommes des bois (les fées des bois aussi…) connaissent bien.

On la cultive intensivement en monoculture, ce qui l’a cycliquement livrée à la tordeuse, qui a ravagé des forêts entières. C’est le bois privilégié pour la construction et les pâtes à papier. Conifère très abondant du sud du Canada (avec des cousins éloignés comme l’épicéa Abies alba, très présent au nord de l’Europe…).

L’épinette croît assez rapidement, peut atteindre 50 mètres et vivre jusqu’à 300 ans. Les vieilles épinettes sont souvent colonisées et garnies de barbe de grand-père, ou usnée barbue, qui agit comme un antibiotique puissant contre les pneumocoques, streptocoques et staphylocoques.

Déjà, les anciens Grecs et Romains, comme Hippocrate et Dioscoride, en tiraient la térébenthine comme antiseptique et pectoral. Sa cousine proche, l’épinette noire (Picea mariana), pousse lentement, mais en abondance, dans les tourbières nordiques. Ses jeunes pousses, les plus digestes en décoction, sont de bons antihistaminiques et pectoraux. Son huile essentielle appliquée entre autres sur les surrénales est un tonique général et immunitaire.

Toutes ces composantes expliquent les effets et usages parfois millénaires de cette chère épinette : acides organiques, dont l’acide et la vitamine C, les résines, les mucilages et l’huile essentielle riche en monoterpènes (camphène, pinène, carène) et en esters (acétates de bornyle et d’isobornyle).

 

  • Pin blanc (Pinus strobus)

Ce grand conifère altier, autrefois présent à perte de vue, est hélas maintenant presque décimé par l’industrie du bois de construction et la rouille vésiculeuse du groseillier.

Il est très utile pour soigner les poumons et les douleurs arthritiques. Comme son cousin le pin maritime, son écorce contient du pycnogénol, et une compagnie québécoise, pour donner suite aux travaux du Dr Martin et surtout de l’Université Laval, a lancé une vaste gamme de produits à base de pin blanc contre la plupart des pathologies chroniques existantes.

Je veux saluer ici le travail remarquable de monsieur Berthier Plante, formidable botaniste et anthropologue végétal, qui a publié en début d’année 2015 cet ouvrage appelé Annedda, du nom de sa réserve arboricole protégée à perpétuité. Cet opuscule très documenté et joliment illustré, publié en début 2015, est un incontournable sur ce sujet (voir la référence ci-dessous.)

Sans vouloir discréditer qui que ce soit, il prouve hors de tout doute que le pin blanc est bien le conifère qui a sauvé vos ancêtres du scorbut via l’équipage de Jacques Cartier, sous forme de décoctions préparées par l’homme (médecine de Domagaya, un Huron).

Sa gomme et ses aiguilles constituent de puissants remèdes antiseptiques pour toutes les muqueuses, des poumons aux intestins, des articulations aux nerfs enflammés. À redécouvrir, à vérifier par l’expérience.

 

  • Sapin baumier (Abies balsamea)

Outre son usage traditionnel comme sapin de Noël, ce sont les jeunes pousses printanières terminales qui sont les plus intéressantes à boire en tisane ou en sirop efficace contre la toux. La gomme-résine de sapin est exportée et reconnue dans le monde entier pour ses propriétés pectorales, cicatrisantes et même antitumorales, actuellement à l’étude à l’Université Laval.

Les Amérindiens utilisaient depuis toujours le sapin pour ces divers usages : comme tapis de sol dans le tipi ou lewigwam, avec ses branches comme litière, chasse-insectes ou tapis du sauna amérindien, les rameaux en tisane ou en fumée purificatrice, et la gomme comme colle pour le tipi.

On s’en servait aussi comme diachylon sur les plaies, comme remède contre la toux, contre les cystites ou infections de la vessie, sans oublier en lavement vermifuge, comme chez les sœurs de la Providence, qui l’administraient contre les parasites intestinaux.

 

RÉSINEUX SECONDAIRES, PASMOINSUTILES, MAISPLUSRARES

  • Genévrier (Juniperus  communis)

Ce petit arbuste se complaît dans les terrains arides et montagneux de l’est du Québec. Attention de ne pas le confondre avec ses sous-espèces hybrides ornementales trop concentrées en thuyone et sabinène toxiques, comme le Juniperus sabina. Les Romains en faisaient des fumigations pour chasser les mauvais esprits et miasmes aérobies. De tout temps, on utilise ses baies bleues et mûres pour favoriser la digestion, régulariser la glycémie et accompagner les viandes. Ses rameaux feuillus et piquants sont de bons diurétiques et hypotenseurs.

  • Mélèze (Larixlaricina)

Cet autre arbre nordique des lieux humides est très répandu. Les anciens l’appelaient « épinette rouge » à cause de son tronc ou de ses aiguilles roussâtres. Les indigènes l’appelaient « tamarack », qui viendrait de l’Algonquin et signifierait « colle des mocassins ».

C’est le seul conifère de la famille des pinacées qui perd ses aiguilles l’automne, après qu’elles aient viré à un beau jaune et orange. Les premiers colons d’Amérique utilisaient sa décoction contre l’arthrite (même des chevaux) et les maladies de peau chroniques.

Il est désormais reconnu pour ses effets immunostimulants et même prébiotiques, à cause de sa haute teneur en arabinogalactane, concentré dans son écorce et ses aiguilles caduques, également riches en huiles essentielles précieuses. L’élixir, le fameux Larch du Dr Bach, fait avec ses jolies cocottes roses du printemps, aide à combattre les complexes d’infériorité. Anticipant l’échec, ils deviennent passifs et tristes. Il redonne confiance en nos capacités et aide à agir pour favoriser l’épanouissement.

  • Pruche (Tsugacanadensis

Jadis notre plus précieux et abondant conifère montérégien, il fut presque décimé pour tanner les fourrures au début de la colonie. La gomme de pruche soigne la lithiase urinaire et la rétention d’eau. Ses aiguilles en décoction font d’excellentes tisanes pectorales et toniques, délicieuses au goût, encore plus précieuses en hiver. Son huile essentielle soulage les douleurs dorsales et rafraîchit le sang. La pruche, parfois âgée de deux siècles, aime pousser en famille sur les collines rocheuses escarpées des vieilles forêts, réchauffe le cœur par sa chaleureuse présence maternelle.

 

CONCLUSION

En conclusion et en hommage et dans l’intérêt de la plupart de nos arbres persistants, je donne la parole à feu Jacques Rousseau, botaniste réputé et directeur passionné du Jardin botanique de Montréal, qui confirme que tous nos chers conifères sont et resteront des antiscorbutiques et immunostimulants majeurs pour passer indemnes au travers de nos si longs hivers.

« Shishkin, en 1943, relate quelques-unes des tendances des recherches des botanistes et biochimistes soviétiques et rapporte qu’on vient d’entreprendre la production massive de concentrés de vitamine C tirée des aiguilles de pin. Malgré le faible pourcentage, la décoction de ces aiguilles aurait puissamment contribué à prévenir le scorbut pendant le siège de Leningrad. Ce n’est pas la première fois que les feuilles de pin servaient ainsi. Lindt rapporte que la guerre entre la Suède et la Russie a favorisé le scorbut parmi les troupes suédoises; mais que sous le conseil du médecin du roi, Erhenius, on a préparé une espèce de thé avec des feuilles de pin. Ce remède efficace aurait valu par la suite, au pin, le nom de Pinus antiscorbutica, qui n’a pas été conservé dans la nomenclature moderne. Le professeur R. B. Thomson attribuait également à la vitamine C de l’écorce interne de l’épinette blanche (Picea glauca) le pouvoir du « spring tonic » des colons blancs de l’Ontario, que ceux-ci auraient emprunté, paraît-il, aux Indiens.

 

Auguste Mockle, de la faculté de pharmacie de l’Université de Montréal, qui a entrepris à ma suggestion des dosages des divers conifères susceptibles d’avoir été l’annedda de Cartier, a communiqué les résultats de ses essais préliminaires. Ces données fragmentaires ne permettent pas d’indiquer avec certitude l’espèce la plus riche de vitamine C (d’autant plus que la teneur varie d’une espèce à l’autre), mais elles nous justifient ces indéniables propriétés antiscorbutiques de tous les conifères impliqués dans la présente étude. Cette enquête rapide à la recherche de l’annedda de Cartier fourmille d’imprécisions. Les aspects botaniques, linguistiques, folkloriques et historiques (postérieurs à l’établissement de la Nouvelle-France) suggèrent huit conifères différents : l’épinette blanche (Picea glauca), l’épinette rouge proprement dite (Picea rubens), la pruche (Tsuga canadensis), le pin blanc (Pinus strobus), le pin rouge (Pinus resinosa) et le cèdre blanc (Thuja occidentalis). Les preuves énumérées donnent une importance presque égale aux diverses hypothèses et solutions. »

Mais, apparemment, à la lumière des faits et recoupements, c’est le grand PIN blanc qui a gagné la majorité des crédits thérapeutiques !

 

RÉFÉRENCES

FOURNIER, Luc. Rire des arbres, pleurs des forêts, Éditions Lanctôt, Montréal, 2003, 258 pages.

GRAY, Beverly. The Boreal herbal, Aroma Borealis, Whitehorse (Yukon), 2011, 440 pages.

LAIRD-FARRAR, John. Les arbres du Canada Québec, Fides, 1995, 502 pages.

SCHNEIDER, Anny. Arbres et arbustes thérapeutiques, Montréal, Éditions de l’Homme, 2002, 368 pages.

STRASSMANN, René. Le livre des arbres et de la santé, Librairie de Médicis, Orsay, 1994, 316 pages.

PLANTE, Berthier. L’Anneda, l’histoire d’un arbre, Hiver, SHFQ, 2015, 59 pages.