Controverses entourant la consommation de soya et la santé !

Publié le 22 mai 2018
Écrit par Dre Valérie Conway

Controverses entourant la consommation de soya et la santé !
Vogel Echinaforce

Le soya est une plante herbacée appartenant à la famille des fabacées, communément appelée légumineuses.

 

Omniprésent dans l’alimentation asiatique traditionnelle et cultivé depuis plus de 10 000 ans, il n’est pourtant consommé en Occident que depuis les années 19801. Bien plus qu’un simple aliment, le soya est reconnu pour ses propriétés thérapeutiques en médecine traditionnelle chinoise. Les effets des produits du soya sur la santé ont d’ailleurs été étudiés de façon exhaustive dans les 25 dernières années.

D’une fascinante complexité, les composés du soya génèrent non moins de 2000 publications chaque année dans l’ensemble des revues scientifiques. Or, je constate de plus en plus fréquemment, dans ma pratique privée, qu’il existe une crainte quant à la consommation de cet aliment. Pourquoi le soya a-t-il si mauvaise presse ?

 

Transformation de la fève de soya

Contrairement aux autres membres de la famille des légumineuses, la fève de soya (fève d’edamame) se distingue par sa teneur beaucoup plus élevée en lipides, sa faible teneur en glucides et la qualité élevée de ses protéines, qui se rapproche bien plus de celle des protéines animales que végétales2. Par rapport à sa composition en micronutriments, le soya, mais surtout le tofu, est une excellente source de fer, une bonne source de calcium et une source alimentaire de zinc, trois micronutriments dont l’apport s’avère particulièrement bas dans la population canadienne adulte, selon Santé Canada.

Traditionnellement, en Orient, les fèves de soya étaient utilisées pour la fabrication du tofu, du tempeh, du natto, du miso et des boissons de soya, des produits obtenus par de simples transformations impliquant l’utilisation de trempage, de filtration, d’acidification ou encore de fermentation. En Occident, la fève de soya est quant à elle principalement vouée à la fabrication à grande échelle d’huile comestible, transformation reposant souvent sur l’utilisation de solvant chimique (hexane) couplée à divers traitements dénaturants et à plusieurs étapes de raffinage. Cette industrie génère divers sous-produits, soit le tourteau de soya dégraissé (farine de soya), la lécithine de soya, les tocophérols, les stérols de soya, ainsi que divers concentrés de protéines de soya (les isolats et les hydrolysats).Ces concentrés protéiques peuvent ensuite être transformés pour obtenir une panoplie de produits de seconde génération comme des burgers de soya, des imitations de viande ou de charcuterie ou encore des imitations de fromage3.

 

Les isoflavones du soya

Les isoflavones sont sans contredit la principale caractéristique ayant suscité l’intérêt du soya dans le milieu de la recherche. D’un point de vue moléculaire, les isoflavones font partie de la grande famille chimique des flavonoïdes, un ensemble regroupant 6000 variétés de phytocomposés ! Composés protecteurs pour la plante, ces molécules présentent diverses bioactivités chez l’humain telles qu’une action antioxydante, anti-inflammatoire, anticancérogène, antiproliférative et antimicrobienne, pour n’en citer que quelques-unes4. Si l’on retrouve des isoflavones en petite quantité dans une multitude de végétaux, presque uniquement les produits du soya en renferment en quantité suffisante (0,1 à 3,0 mg/g) pour obtenir un effet biologique significatif. D’ailleurs, même si tous les produits traditionnels du soya contiennent une bonne concentration d’isoflavones, sachez que l’huile de soya et les produits de seconde génération hautement transformés en sont quasi dépourvus : on estime qu’ils perdent de 80% à 91 % de leur contenu en isoflavones après leur transformation4.

 

La chimie complexe derrière les bienfaits des isoflavones

Les isoflavones ont comme caractéristique de posséder une structure chimique quasi identique à l’oestrogène produit par le corps humain, soit l’hormone sexuelle stéroïdienne sécrétée par les ovaires, le placenta, le cortex surrénal, mais aussi en faible quantité par les testicules. Cette similarité structurelle permet aux isoflavones d’exercer une certaine activité oestrogénique en interagissant avec une affinité variable avec nos récepteurs à oestrogènes, soit les ERα et les ERβ5. C’est grâce à l’action de notre machinerie enzymatique intestinale que les isoflavones sont transformées en leur forme active : la génistéine, la daidzéine et la glycitéine. Sous ces diverses formes, elles peuvent jouer soit le rôle d’agoniste de l’oestrogène, soit d’antagoniste. Ce mode d’action sera régulé selon la concentration plasmatique des diverses formes activées d’isoflavones, selon le nombre et le type de récepteurs dans les différents tissus et selon leur niveau d’affinité pour ceux-ci. Venant d’autant plus compliquer le portrait, la métabolisation des isoflavones en leurs formes actives semble modulée par la qualité de l’alimentation de l’individu et la diversité de sa flore intestinale5 !

 

Le soya est-il un aliment santé ?

Compte tenu de la plus faible prévalence de maladies cardiovasculaires et de diverses formes de cancers dans la population asiatique comparativement à la population occidentale, la communauté scientifique s’est grandement intéressée au lien possiblement favorable joué par certaines composantes alimentaires. La consommation importante de produits du soya trône parmi les caractéristiques de l’alimentation asiatique traditionnelle. En effet, on estime que la population asiatique  consomme quotidiennement autour de 50 mg d’isoflavones comparativement à un faible 1,2 mg chez le Nord-Américain moyen5. Autre différence notable, les Occidentaux obtiennent leurs isoflavones majoritairement en consommant de produits de seconde génération, alors que les Asiatiques consomment plutôt les produits traditionnels du soya6. Par conséquent, on mesure des niveaux sanguins d’isoflavones variant de 150 à 2000 nmol/L chez les Japonais contre 10 à 50 nmol/L chez les Occidentaux, un peu plus chez les végétariens et les végétaliens (35 à 230 nmol/L)7.

De plus, on sait que la thérapie oestrogénique avant la ménopause permet de moduler le cycle menstruel chez la femme vers un cycle d’une longueur supérieure (32 jours), soit un statut favorable à la prévention du cancer du sein. On sait qu’après la ménopause, la thérapie oestrogénique permet une protection contre les maladies cardiovasculaires, contre l’ostéoporose et contre le déclin cognitif. Les isoflavones sont en effet bien connues pour leur effet cardio protecteur, par un mode d’action exact qui reste à clarifier, mais résidant possiblement dans la capacité des isoflavones à moduler positivement les lipides sanguins, à réduire la pression artérielle et à améliorer la santé et la qualité tissulaire des artères par leurs actions antioxydante et anti-inflammatoirxz. De plus, on sait que le cancer de la prostate répond lui aussi à la thérapieoestrogénique, les résultats en laboratoire démontrant une réduction du risque de 27% chez le rat soumis à une diète riche en isoflavones. Alors, pourquoi existe-t-il tant de controverses entourant la consommation de soya ?

 

Origines de la controverse

Des inquiétudes quant à la capacité des isoflavones à affecter négativement le pronostic chez les patients atteints de cancer du sein ont été soulevées en raison du lien possible entre les thérapies oestrogéniques et l’augmentation du risque de cancer du sein, lien s’étant pourtant avéré non  concluant depuis longtemps dans le cas des isoflavones ! Bien au contraire, il a récemment été démontré que les isoflavones permettraient de fragiliser les cellules cancéreuses face aux agents chimiothérapeutiques8. De plus, la synthèse de résultats d’études prospectives massives démontre une réduction du risque de récidive de 21% et une réduction de la mortalitéde 15% chez les grandes consommatrices de soya ayant reçu un diagnostic de cancer du sein9. Cet effet plausible peut s’expliquer par la capacité du soya à entrer en compétition avec nos propres oestrogènes et ainsi limiter la prolifération des cellules cancéreuses, limiter leur apport vasculaire et favoriser leur apoptose.

 

On peut conclure que les produits traditionnels du soya sont des aliments satiétogènes, pauvres en gras saturés et riches en protéines de grande qualité, pouvant avantageusement remplacer une partie de la viande dans notre alimentation, autant chez la femme que chez l’homme.

 

De plus, les isoflavones ont la capacité de minimiser l’oxydation et l’inflammation tissulaire. Par contre, si l’on rapporte généralement une réduction approximative de 16 % du risque de cancer du sein pour chaque 10 mg d’isoflavones consommées par jour, il est important de rappeler que l’âge d’exposition aux isoflavones influence considérablement les capacités à réduire le risque de cancer, une exposition à l’adolescence ayant un impact positif plus important qu’une exposition à l’âge adulte10. Ainsi, plusieurs études rapportent qu’une consommation importante de soya en début de vie permet d’atteindre des niveaux de réduction du risque de cancer du sein de l’ordre de 25 à 60%2 !

 

Mais quel effet le soya a-t-il chez l’homme, alors ?

Malgré le caractère hormonal des isoflavones, les études semblent indiquer qu’elles n’ont aucun effet délétère significatif sur le système endocrinien chez l’homme. La génistéine serait même protectrice contre le cancer de la prostate. Une méta-analyse combinant les résultats de 14 études portant sur la consommation de soya chez l’homme rapporte une diminution significative du risque de cancer de la prostate pouvant atteindre 26 % chez les plus grands consommateurs de produits de soya comparativement aux faibles consommateurs11 ! Il faut aussi savoir que contrairement aux oestrogènes qui se fixent de façon équivalente aux récepteurs ERα et ERβ, les isoflavones de soya se fixeraient préférentiellement aux récepteurs à ostéogènes de type ERβ. Ceux-ci ont une distribution bien différente dans les tissus et sont spécifiques aux poumons, à la prostate, à la vessie, aux os, au thymus et au cerveau. Cette spécificité tissulaire, menant parfois à des réponses physiologiques opposées à l’action de l’oestrogène endogène, appuie l’innocuité du soya et explique les bienfaits aussi observés chez l’homme4.

 

En conclusion

On peut conclure que les produits traditionnels du soya sont des aliments satiétogènes, pauvres en gras saturés et riches en protéines de grande qualité, pouvant avantageusement remplacer une partie de la viande dans notre alimentation, autant chez la femme que chez l’homme. Ceux-ci sont riches en isoflavones ayant une action antioxydante et une capacité anti-inflammatoire qui ne peuvent qu’être bénéfiques pour tous les aspects de la santé cardiovasculaire en plus de diminuer, fort probablement, les risques de cancer du sein et  dela prostate. Ces effets sont bien évidemment possibles à condition de consommer suffisammentd’isoflavones chaque jour, la dose minimale étant généralement estimée de 50 à 80 mg/jour (un peumoins chez les sujets en bonne santé que chez les sujets en surpoids). Il s’avère donc clair que le soya peut être régulièrement consommé pour l’ensemble de la population à des doses raisonnables (< 100 mg/jour), à l’exception des individus présentant des allergies. Ma seule réserve résidedans la prise de grandes doses d’isoflavones sous la forme de suppléments, dont les effets n’ont pas été étudiés de façon exhaustive et dont l’efficacité et l’innocuité restent à prouver.

 

Références

1. The Journal of Nutrition, 1995. 125(3 Suppl) : p. 570S-572S.

2. Nutrients, 2016. 8(12) : p. 754.

3. Journal of the American Oil Chemists’ Society, 2011. 56(3):242-258

4. Nutrients, 2016. 8(6) : p. 361.

5. The Journal of Nutrition, 1999. 129(3) : p. 758S-767S.

6. The American Journal of Clinical Nutrition, 2008. 88(1) : p. 38-50.

7. Nutraceuticals, chapitre 34, 2016. Academic Press : p. 465-487.

8. European Journal of Nutrition, 2017. 3(10) : p. 017-1578.

9. Journal of Family Practice, 2015. 64(10) : 660-662.

10. British Journal of Cancer, 2008. 98(1) : p. 9-14.

11. The American Journal of Clinical Nutrition, 2009. 89(4) : p. 1155-1163.