COVID-19 : le plastique à usage unique revient en force


Publié le 29 septembre 2020
Écrit par Gabriel Parent-Leblanc, B. Sc., M. Env.

COVID-19 : le plastique à usage unique revient en force

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Il y a quelques mois à peine, de nombreuses initiatives gouvernementales, municipales et commerciales voyaient le jour pour tenter de limiter notre utilisation de plastique à usage unique. Le mouvement pour enrayer la problématique plastique rejoignait de plus en plus d’acteurs du milieu, les consommateurs agissaient et cela était vraiment encourageant.

Effectivement, le gouvernement fédéral avait annoncé en 2019 un plan pour interdire les articles en plastique à usage unique dès 2021. Plusieurs villes à travers le Québec, dont Montréal, Bromont et Repentigny, avaient des plans pour interdire les sacs en plastique légers, afin d’implanter une bonne fois pour toutes l’habitude d’utiliser des sacs réutilisables. Certaines chaînes d’alimentation avaient même annoncé que les sacs en plastique, c’était chose du passé. Les supermarchés IGA ainsi que les enseignes Metro mettaient aussi de l’avant de nouvelles politiques zéro déchet, comme d’accepter que les clients emportent leurs propres contenants pour y déposer leurs achats de viande, de poisson ou de pâtisserie (Duchaine, 2019).

Tout cela, c’était avant l’arrivée de la COVID-19. Du jour au lendemain, toutes nos habitudes de consommation ont été revues, et bien malheureusement, pour une bonne partie d’entre elles, il s’agit d’une régression importante si on considère leur impact environnemental.

Dans les derniers mois, en allant faire vos emplettes, avez-vous été témoin de détritus plastiques traînant un peu partout, notamment une quantité importante de gants et de masques jetables? Je doute que mon expérience soit unique, et bien honnêtement, ça me lève le cœur de voir l’évolution des choses.

Par peur de contamination, l’utilisation du plastique à usage unique est revenue partout : pour de nombreux travailleurs, le port d’un masque jetable et de gants jetables est la nouvelle norme. On ne va plus manger au restaurant, on se fait livrer ou on va chercher notre nourriture dans des barquettes de styromousse, le tout accompagné d’ustensiles en plastique. Certains magasins refusent catégoriquement l’utilisation de tout sac réutilisable dans leur établissement par peur des germes. Même chose quant aux contenants réutilisables, qui sont maintenant vus comme des vecteurs de virus.

 

La situation est d’un ridicule sans nom, car aucune étude ne démontre que le plastique serait un matériel plus sécuritaire contre la transmission du virus. Il semblerait même que ce soit le contraire : « le SARS-CoV-2 est plus stable sur le plastique et l’acier inoxydable que sur le cuivre et le carton, et un virus viable a été détecté jusqu’à 72 heures après l’application sur ces surfaces », selon une étude du New England Journal of Medicine (Doucet, 2020).

Bon nombre d’environnementalistes dénoncent donc que l’industrie du pétrole, du gaz et du plastique profitent de la crise et de la peur des gens pour leurs propres fins, c’est-à-dire la vente de plus de plastique. Pour eux, c’est un coup tout à fait fumant : le plastique avait de plus en plus mauvaise presse, les initiatives antiplastique se multipliaient et les pailles, tasses et sacs en tissu réutilisables étaient en vogue. Tout d’un coup, le monde vire à l’envers et le plastique est la substance des dieux pouvant nous sauver de la maladie. Je ne sais pas quelle agence de communication ou quels lobbyistes de l’Association des produits chimiques du Canada (APCC) emploient, mais clairement, leur stratégie marche à fond.

 

La pollution à l’ère de la COVID-19… en chiffres

Des sondages menés depuis le début de la pandémie ont révélé qu’entre le 15 avril et le 15 mai 2020, les habitudes liées à la consommation ont nettement évolué : 

  • 54 % des gens qui consommaient en vrac ont cessé de le faire ;
  • 32,8 % consomment davantage de produits à usage unique ;
  • La proportion de personnes qui ont emporté chaque fois leurs sacs réutilisables à l’épicerie a baissé significativement, passant de 68 % avant la pandémie à 45,7 % pour la période étudiée.

(Observatoire de la consommation responsable de l’École des sciences de la gestion de l’UQAM, 2020).

 

Le plastique, un fléau planétaire pour la biodiversité et notre santé

Ces nouvelles tendances en matière d’utilisation du plastique à usage unique sont extrêmement inquiétantes pour de multiples raisons. Pour révéler l’ampleur de la problématique, voici quelques faits et statistiques provenant de l’article « Les dangers de notre dépendance au plastique », publié dans l’édition de septembre 2018 du magazine Vitalité Québec : 

  • La majorité des plastiques ne sont pas biodégradables. Ils ne font que se dégrader de plus en plus jusqu’à devenir des microparticules. Or, en considérant la quantité titanesque de plastique qui est produite, consommée et jetée, ces microparticules se retrouvent absolument partout. À preuve, des scientifiques en ont retrouvé dans des crustacés de la fosse des Mariannes, le point le plus profond de tous les océans !
  • Le plastique est devenu un cheval de Troie, capable de s’immiscer ni vu ni connu dans tous les écosystèmes et l’eau potable, charriant avec lui des plastifiants dangereux, comme les phtalates, et des additifs figurant sur la liste noire des perturbateurs endocriniens et des cancérigènes potentiels. Ces particules fines transforment les eaux douces et salées en « soupes chimiques » ;
  • Les composés louches de certains plastiques, notamment le bisphénol A (BPA) – jugé toxique depuis 2017 par le Canada –, circulent dans le sang ou les urines de 91 % des Canadiens de 6 à 79 ans ;
  • Depuis les années 1950, environ 8,3 milliards de tonnes de plastique et de sous-produits du plastique ont été générées. De toute cette quantité inimaginable de plastique, seulement 9 % a été recyclée et 12 % incinérée. Le restant, soit 79 % de cette masse qui, je le rappelle, ne se biodégrade pas, s’est retrouvé dans les dépotoirs, ou pire dans les milieux naturels ; 
  • En ce qui concerne la pollution plastique, avant la crise du coronavirus, c’était l’équivalent d’une charge de camion à ordures rempli de plastique qui était déversé dans les océans chaque minute ;
  • La production de plastique a explosé depuis quelques décennies par un multiple de 20 ! Si cette croissance se poursuit, les experts estiment que la production sera appelée à doubler d’ici 20 ans et à quadrupler d’ici 2050 ;
  • 42 % de tous les plastiques générés depuis 1950 (soit ~ 3,49 / 8,3 milliards de tonnes) ont été jetés après une seule utilisation (plastiques à usage unique).

(Paré, 2018a, Paré, 2018b, Greenpeace, [s. d.]).

Après lecture de ces quelques faits saillants, nul besoin de vous expliquer plus en détail que la situation est grave… Au lieu de s’éloigner du problème et de promouvoir l’utilisation de solutions comme les sacs et contenants réutilisables et l’achat en vrac, on empire les choses en retournant vers l’univers du plastique jetable.

À noter que je comprends parfaitement bien les enjeux de santé reliés à la pandémie de la COVID-19. Chaque vie emportée par ce virus en est une de trop, et je comprends que des mesures sanitaires doivent être prises pour limiter les décès. Je pense cependant que la gestion que nous ferons en ces temps de crise pourrait avoir un impact majeur sur les prochaines crises à venir, notamment celles du climat et de la pollution par le plastique. On commence tout juste à identifier certaines composantes en lien avec la pollution par les microparticules de plastique et notre santé, et comme vous le lirez dans les prochains paragraphes, c’est terrifiant.

 

Après les pluies acides, les pluies plastiques ?

Une étude publiée en juin 2020 dans la revue scientifique Science rapporte de nouvelles données sur un phénomène encore très mal compris : le comportement des microparticules de plastique dans l’eau et dans l’air.

Les auteurs de l’article, intitulé « Plastic rain in protected areas of the United States », ont quantifié la pollution par les microparticules de plastique dans les précipitations et l’air dans 11 habitats protégés de l’Ouest américain. Les résultats sont aussi spectaculaires qu’épeurants :

  • Tous les ans, plus de 1 000 tonnes métriques de microparticules plastiques (l’équivalent de 120 millions de bouteilles d’eau en plastique) s’accumulent via les précipitations ou l’air dans ces réserves. L’étude n’a couvert que 6 % du territoire américain… Ces chiffres sont tellement massifs que même les auteurs ont été surpris ;
  • De tous leurs échantillons récoltés à travers un an, 98 % contenaient des particules de microplastique ;
  • Ces estimations sont fort probablement plus conservatrices qu’autre chose, car l’équipe ne pouvait détecter les microparticules transparentes ou blanches, leur équipement de récolte étant blanc. Également, les chercheurs pouvaient détecter les particules de plastique d’une taille allant jusqu’à 4 microns, ce qui est très petit, mais les microparticules continuent à se dégrader en molécules bien plus petites (à ce stade, il s’agit de nanoparticules) ;
  • 66 % des particules trouvées dans l’eau et 70 % de celles qui se trouvaient dans l’air étaient des microfibres, provenant de vêtements en polyester par exemple ;
  • 30 % des particules étaient des microbilles de plastique, mais plus petites que celles que l’on retrouvait dans les produits de beauté, qui sont maintenant bannies au Canada depuis 2018. Les chercheurs pensent que ces particules proviendraient plutôt de peintures industrielles…
  • Comme les procédés atmosphériques pour le vent et la pluie sont les mêmes partout à travers le globe, les auteurs notent que ces données démontrent un phénomène global, et non pas unique aux lieux étudiés.

(Simon, 2020).

Bref, une quantité astronomique de plastique est transportée tous les jours à travers le vent et les précipitations. Impossible de retrouver un seul endroit sur terre sans contamination… Et devant la peur de la mort par un virus, on se met à augmenter l’utilisation du plastique jetable. Il n’y a pas de mot assez fort, selon moi, pour qualifier l’importance et l’ironie de cette bombe à retardement.

 

Ne pas se décourager

Devant un tel défi, force est d’admettre que la partie n’est pas gagnée. Mais elle est déjà perdue d’avance si on se décourage et qu’on arrête d’agir.

Le sondage précédemment cité révèle également des données encourageantes face à nos habitudes :

  • Même si cette proportion avait chuté en début de pandémie, 74,3 % des répondants étaient favorables à l’élimination des sacs plastiques dans les épiceries, ce qui est un niveau équivalent à celui d’avant la crise (75 %) ;
  • 60,0 % des répondants sont inquiets de la résurgence des plastiques à usage unique ;
  • 44,0 % sont choqués de voir des fruits et légumes emballés individuellement depuis le début de la pandémie.

(Observatoire de la consommation responsable de l’École des sciences de la

gestion de l’UQAM, 2020).

Également, ce ne sont pas tous les commerces qui ont décidé de verser dans la peur et d’abandonner le bon sens. Plusieurs commerces, restaurants et épiceries continuent à offrir leurs produits en mode zéro déchet, avec l’ajout de quelques manœuvres supplémentaires pour la salubrité. Le Circuit Zéro Déchet (circuitzerodechet.com), une initiative qui regroupe tous les commerces au Québec offrant du zéro déchet sous une même carte, a récemment interrogé ses membres afin de savoir quels commerces offraient encore le service. Si jamais vous souhaitez découvrir de nouveaux commerces locaux et savoir lesquels offrent encore cette solution si souhaitable pour éviter la pollution plastique, allez y faire un tour ! On pourrait même affirmer que ce site Web est un outil essentiel en ces temps étranges.

Bref, le recours massif vers le plastique à usage unique pour tenter de se protéger du coronavirus est une tendance hautement inquiétante. Alors que l’on commence à peine à comprendre l’impact que les microparticules de plastique ont et auront sur notre santé et que des initiatives pour diminuer notre consommation étaient de plus en plus fréquentes, ce retournement de situation est vraiment ironique. Comme démontré par les nouvelles études sur le sujet, tout le plastique que nous produisons mais que nous ne recyclons ou ne brûlons pas (79 % du total…) ne disparaît jamais vraiment, le matériel n’étant pas biodégradable. Chaque jour, vous en respirez, vous en mangez et vous en buvez. Les effets sur la santé sont encore mal connus, mais il serait hautement surprenant que manger du plastique soit bénéfique, avouons-le candidement. Devant l’ampleur effrayante de la quantité de plastique déjà contenue dans l’air et dans l’eau, nous allons devoir nous attaquer sérieusement au fléau plastique avant qu’il ne soit trop tard, qu’il y ait un virus mortel ou pas. Il y a effectivement matière à réflexion à savoir que la présente crise n’est peut-être qu’une répétition pour des crises plus graves à venir, comme le réchauffement climatique… Avez-vous eu à abandonner certaines bonnes habitudes de consommation à cause de la pandémie? J’espère sincèrement que le contexte social sera porté à revenir à la normale pour que l’on puisse faire encore mieux qu’avant !

 

RÉFÉRENCES

Doucet, T. (2020). Le plastique à usage unique revient en grâce avec la COVID-19. TVA Nouvelles. [En ligne] https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1711296/covid-plastique-masque-environnement-gants-protection-industrie-zero-waste (Page consultée le 19 juin 2020).

Duchaine, H. (2019). Fini les sacs en plastique chez IGA. TVA Nouvelles. [En ligne] https://www.tvanouvelles.ca/2019/07/31/fini-les-sacs-en-plastique-chez-iga (Page consultée le 19 juin 2020).

Greenpeace (s.d.). Million acts of blue – Faits saillants et informations. [En ligne] https://docs.google.com/document/d/1deR-Ond4Sv17J6kiV-iEbYYUVOEtS88LA0QTqclxF6o (Page consultée le 20 juin 2020).

Observatoire de la consommation responsable de l’École des sciences de la gestion de l’UQAM (2020). Vigie mensuelle #2 – 4 juin 2020. [En ligne] https://ocresponsable.com/vigie-mensuelle-4-mai-2020-2/ (Page consultée le 21 juin 2020).

Paré, I. (2018a.). La planète plastique. Le Devoir. [En ligne] https://www.ledevoir.com/societe/environnement/525821/la-planete-plastique (Page consultée le 20 juin 2020).

Paré, I. (2018b.). Un colocataire suspect dans notre quotidien. Le Devoir. [En ligne] https://www.ledevoir.com/societe/environnement/525829/faut-il-s-inquieter-de-l-usage-generalise-du-plastique-dans-l-alimentation (Page consultée le 20 juin 2020).

Simon, M. (2020). Plastic Rain Is the New Acid Rain. Wired. [En ligne] https://www.wired.com/story/plastic-rain-is-the-new-acid-rain/ (Page consultée le 20 juin 2020).