Des algues pour nourrir une planète qui a faim

Publié le 21 juillet 2020
Écrit par Louis Lapointe et Yves Prescott

Des algues pour nourrir une planète qui a faim
Omega Alpha FR (immunité)

Les algues offrent un énorme potentiel nutritif pour une planète qui dépasse désormais le cap des sept milliards d’habitants ; les nations unies estiment que plus de 10 % de la population mondiale souffre de malnutrition chronique, et une partie de la solution à ce problème pourrait bien se trouver dans ces plantes aquatiques que certains appellent le « caviar vert ».

 

D’entrée de jeu, une importante distinction s’impose ; si les algues d’eau douce sont habituellement toxiques, celles en provenance de la mer sont la plupart du temps tout à fait comestibles. Les champions mondiaux de la consommation de ce produit des océans sont sans conteste les peuples d’Extrême-Orient qui les servent en soupe, en salade ou dans les repas de type sushi. La Chine et l’Indonésie se situent à l’heure actuelle en tête de liste de la production mondiale, mais cela dit, un pays producteur n’est pas nécessairement un pays consommateur. En effet, l’archipel indonésien exporte une grande partie de sa production, et peu d’adeptes locaux semblent l’avoir adoptée dans leur menu quotidien.

Il n’y a pas qu’en Chine, au Japon et en Corée que ces plantes marines ont été intégrées depuis longtemps dans les habitudes culinaires ; les peuples de culture celtique en sont aussi friands (Bretagne, Écosse, Irlande, etc.). Les habitants du pays de Galle ont créé une spécialité appelée, le « laverbread », sorte de pâte à tartiner faible en calories qui peut aussi être frite à la poêle, lorsqu’elle est combinée à du gruau. Autre produit de la mer, la « mousse d’Irlande » aurait atténué les effets des terribles famines s’étant abattues sur l’île d’Émeraude au XIXe siècle.

Cette mousse, aussi récoltée en Amérique du Nord, trouve également d’indéfectibles adeptes aux Caraïbes. Les Jamaïcains lui attribuent notamment des vertus fortifiantes — ce qui lui vaut la réputation d’être efficace pour remettre « de la mine dans le crayon ». La Nouvelle-Écosse exporte cette mousse d’Irlande qui servait jadis chez nous à la cuisson du « blanc-manger » et comme médicament populaire jugé efficace dans la lutte contre les maladies des voies respiratoires. Notons, d’autre part, que le dulse, autre espèce d’algue, remplace souvent les croustilles dans les provinces maritimes canadiennes. Il entre aussi dans la fabrication de gin produit à Terre-Neuve, alors que dans le Bas-Saint-Laurent, on utiliserait surtout le kombu.

Les Premières Nations d’Amérique du Nord connaissaient aussi les vertus nutritives de ces produits de la mer : les Inuits ont adopté le varech dans leur régime alimentaire, alors que les peuples établis plus au sud employaient le kombu dans la cuisson des légumineuses, de manière à prévenir les flatulences. En les plaçant sur des pierres chauffées à blanc sur lesquelles on a pris soin de placer des goémons noirs (connus au Québec sous l’appellation d’« ascophylle noueuse »), les palourdes et les autres fruits de mer acquéraient de la sorte un goût incomparable et inimitable.

En Amérique du Sud, c’est au Chili, que se trouveraient les plus grands consommateurs d’algues, dont l’espèce connue sous l’appellation vernaculaire de « cochayuyo », végétal pouvant atteindre une longueur de 15 mètres. Depuis la nuit des temps, les premiers habitants de la partie méridionale du pays l’employaient comme substitut à la viande. On croit que le cochayuyo aide à lutter contre l’obésité, la constipation et le mauvais cholestérol : de nos jours, il entre dans la composition de risotto, de confitures, d’empanadas (chausson ou feuilleté farci) et trouve également une place incontournable dans un plat mijoté : le charquican.

Par contre, certains facteurs ont milité contre la consommation d’algues dans d’autres coins du globe, et ce, en dépit de leur effet positif sur la glande thyroïde, leur riche contenu en vitamines, en minéraux et en antioxydants. Pensons par exemple à l’Inde, où la médecine traditionnelle ayurvédique classe les algues parmi les aliments de type « tamas » au même titre que l’ail, la viande et les boissons alcoolisées : bien qu’elles n’aient pas sa place dans le régime alimentaire d’une personne aspirant à progresser dans la vie spirituelle, des extraits d’algues peuvent néanmoins entrer discrètement dans la composition de certains médicaments. C’est pour cette raison qu’elles sont pratiquement absentes de la cuisine indienne.

D’autres raisons militent contre cette solution pour enrayer la faim à l’échelle planétaire. Pour certains, les algues sont la nourriture des pauvres, alors que d’autres n’ont simplement aucune idée des bénéfices potentiels pour la santé.

On notera enfin qu’outre leurs vertus nutritives, les algues sont depuis longtemps utilisées comme fertilisant ou comme moulée ; l’huile qui en est extraite est particulièrement prisée dans la fabrication de lotion, de savon et d’huile à massage. Des scientifiques tentent de transformer cette huile en biocarburant (à prix abordable), apport qui pourrait nous aider à réduire notre dépendance aux produits pétroliers.

Phénomène certes moins connu, les algues peuvent – lorsque mélangées à de l’argile – servir à confectionner le toit de demeures, dont les exemples les plus célèbres se trouvent dans des villes de Rongcheng (Chine), ainsi que sur l’île danoise de Laesso. À l’épreuve du feu, des insectes et de la moisissure, ces toits ont une espérance de vie pouvant varier entre 50 et 300 ans. Mentionnons enfin qu’Omar Sánchez Vázquez, un entrepreneur de la Riviera Maya, au Mexique, produit des briques à base de ciment et d’algues qui gênent les vacanciers sur la plage. Cette innovation pourrait trouver une application pratique en éliminant l’invasion de certaines algues en régions côtières.

Conscients des limites de nos ressources alimentaires et énergétiques, nous pouvons accorder une place plus importante au « caviar vert » dans nos habitudes culinaires. Même les consommateurs québécois habitant loin des grands centres peuvent facilement commander des algues en ligne, et leur poids modeste fait en sorte que les frais de livraison sont, par le fait même, raisonnables. Puisque les algues sont habituellement vendues séchées, on peut faire tremper la quantité requise pour une recette, évitant ainsi le gaspillage alimentaire.