Faire contrepoids aux préjugés

Publié le 15 mars 2019
Écrit par Julie Boisvert

Faire contrepoids aux préjugés
Vogel #1 FR

Dans un article du mois de février portant sur la prévention des troubles alimentaires, nous avons présenté quelques comportements à favoriser et à éviter pour freiner l’apparition de cette maladie fort complexe.

Parmi les actions à entreprendre, notons l’importance de bâtir son esprit critique. Pour ce faire, je vous propose d’explorer, pour le mois de la nutrition, quelques mythes et réalités en lien avec l’alimentation et notre corps.

 1er mythe : Les personnes atteintes de troubles alimentaires souffrent d’un surpoids important ou d’une maigreur extrême.

Mélanie Guénette-Robert, responsable du volet prévention et éducation chez Anorexie et Boulimie Québec (ANEB), dément ce préjugé.

« On peut avoir un poids santé et souffrir d’un trouble alimentaire. Il est même difficile, dans bien des cas, de s’en douter, car plusieurs gens utilisent des ruses pour cacher la maladie. Ces personnes peuvent avoir tendance à éprouver de la honte ou de la culpabilité face à cette condition. »

Selon Marie-Alexandre Ayotte, psychoéducatrice à la Clinique psychoalimentaire, la solitude impose une barrière supplémentaire à la visibilité des troubles alimentaires. « C’est une maladie souvent vécue secrètement et qui ne se voit pas… Mais si on osait en parler plus, les gens s’apercevraient qu’ils ne sont pas seuls, qu’ils peuvent s’aider et s’en sortir. Ça contribuerait à les conscientiser. » Cette idée très répandue d’une image dite santé ou maladive accompagne donc fréquemment le préjugé qui veut que les troubles de santé mentale soient nécessairement perceptibles. Par conséquent, ils nous empêchent d’avoir une meilleure compréhension du sujet.

 

2e mythe : Avec toutes les sources d’information et les avancées de la science, il nous est facile de faire un choix éclairé quant à notre régime alimentaire.

Disons plutôt que ce sont les tendances et les discours qui affectent nos perceptions nutritives. Priscillia Ross, diététiste-nutritionniste à la Clinique psychoalimentaire, observe un modèle récurrent. « On cible toujours un ennemi à battre. Par exemple, dans les années 1980, la littérature scientifique indiquait qu’il fallait bannir les gras, par la suite, les concepts de bons et de mauvais gras se sont précisés. Maintenant, on pointe du doigt le gluten, ou encore le sucre. Ce qu’on oublie, c’est que nous devons avoir une alimentation équilibrée et variée ! Il faut éviter de supprimer totalement des aliments. » Surpris ? Ça vous met la puce à l’oreille quant à la prochaine affirmation…

 

3e mythe : Le Guide alimentaire canadien est fondé uniquement sur des besoins commerciaux.

Selon Priscillia, on reprochait souvent au Guide alimentaire canadien de trop valoriser les produits laitiers, des aliments comme les autres au bout du compte. « Parmi ses nouveautés en 2019, on a maintenant accès aux références scientifiques sur lesquelles se basent les recommandations faites. On retrouve également une section sur les comportements alimentaires, comme l’importance de savourer la nourriture, la transmission des compétences culinaires, l’aspect social et rassembleur des repas, la cuisine à la maison avec des aliments frais… C’est aussi moins prescriptif. Plutôt que de recommander des portions de même taille, on vise des proportions entre groupes alimentaires et l’écoute des signaux corporels. Ce sont là de bons outils pour favoriser une relation saine avec la nourriture. »

Pour sa part, Mélanie évoque un autre pays dont on gagnerait peut-être à s’inspirer. « En Australie, le guide est illustré par une métaphore du bateau. Chaque groupe alimentaire est représenté par une partie du navire. La voile symbolise une catégorie supplémentaire : le groupe plaisir ! Tout simplement parce que manger devrait être agréable. »

 

4e mythe : C’est une bonne idée d’encourager quelqu’un à perdre du poids.

Mélanie nous met en garde contre cette tentation. « Même si une personne donne l’impression de se prendre en main ou de refléter une image positive d’elle-même, on ne sait pas ce qu’elle vit. Une démarche pour perdre du poids pourrait s’avérer malsaine si, par exemple, elle devient obsessionnelle. La ligne est mince entre comportements malsains et troubles alimentaires. » On pense entre autres aux ados qui peuvent s’investir de façon excessive dans certains comportements. « D’ailleurs, les régimes amaigrissants sont un facteur de risque important dans l’apparition des troubles alimentaires, car ils misent sur la restriction calorique », poursuit Mélanie. « Dans 95 % des cas, les gens reprennent tout le poids perdu et parfois plus dans les cinq années qui suivent la fin du régime. » L’intervenante suggère donc de valoriser nos proches pour leurs sentiments, leurs compétences ou encore leurs activités. Elle nous rappelle aussi que la minceur n’égale pas le bonheur. Enfin, soyez vigilants. Si vous désirez brûler quelques kilos, il est préférable de consulter des professionnels en nutrition qui vous accompagneront dans votre démarche, à votre rythme.

 

5e mythe : À notre époque, il est beaucoup plus difficile de répondre aux critères de beauté.

Pas nécessairement. Selon l’intervenante d’ANEB, au fur et à mesure que les critères changent, ils stagnent sur le plan de la diversité corporelle : jamais ils n’ont été réalistes et représentatifs de la majorité ! « Les standards de beauté reflètent une image du “corps parfait”, selon une culture et une époque. Dans les années 1920, on recherchait chez les femmes un corps longiligne, où les courbes étaient moins mises de l’avant. Dans les années 1960, c’était l’apogée de la minceur, et en 1980, c’est l’arrivée de l’image de la femme musclée. Ce n’est pas pire maintenant, c’est seulement différent. »

La nutritionniste constate aussi cette pression chez ses clientes de la Clinique psychoalimentaire. « On peut ressentir une réalité générationnelle. En général, les femmes un peu plus âgées s’inquiètent de leur poids selon leur grandeur. C’est très chiffré. Chez les plus jeunes, j’observe plutôt une volonté de modifier leur forme corporelle. » Ce constat fait ressortir une autre idée préconçue, soit le pouvoir absolu sur notre corps. Nous ne contrôlons pas notre morphologie ! Nous influençons notre santé, et c’est là-dessus qu’on devrait se pencher.

 

6e mythe : Il est préférable de restreindre le plus possible l’accès aux sucreries chez les enfants.

« Il vaut mieux limiter les interdits pour diminuer le sentiment de culpabilité lié aux gourmandises, conseille Priscillia. Idéalement, les enfants devraient déterminer eux-mêmes quelle quantité ils devraient consommer en se fiant à leurs signaux de faim et de satiété, qui sont leurs meilleurs guides. De leur côté, les parents sont responsables d’offrir une alimentation de qualité, variée et équilibrée. » On devine qu’une autre difficulté s’impose là aussi. Pour les familles vivant sous le seuil de la pauvreté, fournir une alimentation variée et en quantités suffisantes peut représenter tout un défi.

 

Qu’est-ce qu’une relation saine à son corps et à l’alimentation ?

Les trois intervenantes partagent leur point de vue sur la question. Pour Mélanie, une alimentation équilibrée comprend de tout et on devrait également manger à sa faim et avoir du plaisir à le faire. «Chez ANEB, on considère la relation à la nourriture comme un continuum où chacun se retrouve quelque part. On peut même, parfois, se sentir coupables. L’important, c’est de prendre un moment pour s’arrêter et se demander comment on se sent par rapport à la nourriture. »

Priscillia abonde dans le même sens : « On ne devrait jamais se nourrir exclusivement d’aliments dits santé. On doit plutôt viser 80 % d’aliments nutritifs et 20 % qui nous sont agréables à manger. C’est important d’avoir du plaisir en mangeant ! L’autre objectif, c’est d’assurer un équilibre dans tout ça. On ne veut pas de groupes alimentaires surreprésentés ou sous-représentés. » Marie-Alexandre ajoute, quant à elle, que le rapport à la nourriture devrait répondre à des aspects physiques, psychologiques et sociaux. Après tout, cuisiner peut aussi être synonyme de créativité ! Et partager une bonne bouffe entre amis favorise une ambiance de convivialité, n’est-ce pas ?

L’expression « bien manger » résonne donc avec la notion d’équilibre. Si l’art culinaire chamboule votre santé, n’hésitez pas à consulter des professionnels qui sauront vous écouter et discuter des choix qui s’offrent à vous. Il est parfois difficile de s’y retrouver entre toutes les approches présentées de nos jours, mais le mot d’ordre reste le même : un esprit sain dans un corps sain !