Jeûne et cancer : le pouvoir et la force thérapeutique de « rien »

Publié le 29 septembre 2020
Écrit par Véronique Bourbeau, ND.A, herboriste clinicienne

Jeûne et cancer : le pouvoir et la force thérapeutique de « rien »
Leo Desilets FR

Le jeûne est présenté depuis toujours comme l’un des moyens les plus innés et les plus sûrs que possède le corps pour rétablir une bonne santé. Dans la prévention des maladies, le jeûne est devenu un sujet populaire, en particulier dans le domaine de l’oncologie. Et si le meilleur médicament résidait dans une approche nutritionnelle intégrative où le jeûne, jumelé aux traitements conventionnels, permettait d’optimiser au maximum les résultats ? Cette question, plusieurs chercheurs l’ont explorée, et parmi ceux-ci, le Dr Valter Longo de l’Université de Californie du Sud. Dans un communiqué de presse, il affirme : « Il se peut qu’en étant toujours exposés à tant de nourriture, nous ne profitions plus des systèmes de protection naturels qui permettent au corps de tuer les cellules cancéreuses (…) Mais en suivant un régime réduit en calories comme le jeûne, vous pouvez laisser le corps utiliser des mécanismes sophistiqués capables d’identifier et de détruire les cellules mauvaises de manière naturelle. »1

Que se passe-t-il dans le corps, lorsque celui-ci fait face au jeûne ?

C’est au spécialiste japonais de biologie cellulaire Yoshinori Ohsumi que nous devons les explications du processus cellulaire nommé « autophagie », pour lequel il obtint le prix Nobel de médecine et de physiologie en 2016. En situation de stress, comme lors d’une carence en nutriments, l’autophagie représente un mécanisme naturel de régulation. Il consiste en la dégradation partielle du contenu de la cellule par la cellule elle-même. C’est une forme de nettoyage ou de recyclage des déchets ou des éléments non essentiels pour combler les besoins immédiats des cellules. L’autophagie est indispensable pour maintenir le bon fonctionnement de l’organisme, puisqu’elle permet de transformer les structures endommagées en molécules utilisables pour le métabolisme. En présence de cancer ou d’infection, la cellule peut, de la même manière, éliminer ses constituants défectueux ou potentiellement toxiques, voire s’autodétruire, afin de protéger l’organisme entier. 

Bien qu’une autophagie réduite puisse permettre la formation d’une tumeur et sa survie à court terme, les cellules cancéreuses présenteraient généralement une capacité autophagique inférieure aux cellules saines. En effet, plusieurs études soulignent comment le manque d’autophagie conduit à des niveaux plus faibles de gènes suppresseurs de tumeurs. Parmi les avantages anticancer du processus autophagique, nous retrouvons une meilleure stabilité dans l’expression génétique, une réduction de la capacité de prolifération cellulaire et une nette diminution de l’inflammation requise pour le développement tumoral. L’autophagie est, de plus, reconnue pour amplifier la mort cellulaire induite par les traitements de radiothérapie et de chimiothérapie2. Des avantages non négligeables ! Le jeûne pourrait, ainsi, représenter une façon potentiellement nouvelle de concevoir des stratégies de traitement anticancer plus efficaces. 

Amélioration de la qualité de vie pendant la chimiothérapie 

Dans une étude populaire, menée aux États-Unis, près d’une quarantaine de personnes ont jeûné en combinaison avec une chimiothérapie et ont rapporté que le jeûne était non seulement possible, mais réduisait un large éventail d’effets secondaires, y compris les nausées. Mais là ne s’arrête pas la liste des bénéfices. En effet, le jeûne améliorerait également la tolérance générale au traitement, la fatigue, les maux de tête, les vomissements, la diarrhée et les crampes lorsque ce dernier est combiné avec la chimiothérapie par rapport à la chimiothérapie seule3,4.

Parmi les effets délétères de la chimiothérapie, la déplétion des cellules sanguines représente le facteur qui retarde le plus fréquemment les cycles de chimiothérapie, laissant la personne plus fragile aux infections opportunistes. Le jeûne semble offrir une solution intéressante sur ce point. En effet, le jeûne protégerait les globules rouges et blancs des effets néfastes lors d’un traitement, assurant une protection immunitaire supplémentaire, dont un compte de neutrophiles supérieur5, permettant le maintien du traitement.

Lors d’un cancer, quels sont les autres bénéfices qui découlent du jeûne ?

La cellule tumorale présente des caractéristiques qui lui sont propres, ce qui la distingue des cellules saines ou dites normales. Parmi ses particularités, elle exprime une modification significative de son métabolisme énergétique, ce qui lui attribue une dent sucrée. En effet, en absence de glucose, la cellule tumorale peine à se développer et à maintenir sa viabilité. Le jeûne, sous toutes ses formes, enclenche une réduction des niveaux de glucose et améliore la sensibilité à l’insuline. Une meilleure sensibilité à l’insuline rend plus difficile le développement des cellules cancéreuses. Pour rappel, cela se traduit par une baisse d’activité du facteur de croissance nommé l’IGF-1, soit une hormone associée à la prolifération cellulaire dans la majorité des cancers6. Pendant un jeûne, nos cellules trouvent des moyens d’économiser sur des activités qui nécessitent normalement beaucoup d’énergie, comme la croissance et la prolifération cellulaire. Le jeûne représente ici une proposition stratégique afin de limiter la croissance tumorale.

Parce que le jeûne favorise le changement le plus radical dans la disponibilité des nutriments, dont le glucose et les facteurs de croissance qui en dépendent, il a le potentiel de maximiser la sensibilité des cellules cancéreuses aux effets toxiques de la chimiothérapie7-8, ce qui limite par le fait même le phénomène de résistance aux traitements, qui est, malheureusement, une réalité courante. Lors du jeûne, la chute des nutriments permet la mise en place d’un mode de protection cellulaire nommé « résistance aux contraintes différentielles » (traduction libre de Differential Stress Resistance, ou DSR)4. Cette manœuvre permet aux cellules saines de se protéger contre les effets toxiques de la chimiothérapie comparativement aux cellules cancéreuses, incapables d’élaborer cette stratégie. L’amélioration de l’efficacité d’une variété d’agents chimiothérapeutiques fut constatée sur de multiples lignées cellulaires malignes exprimées dans le cancer du sein, le mélanome, le neuroblastome, le cancer du pancréas et le cancer colorectal8-9. De plus, il a été démontré que le jeûne potentialise également le rendement thérapeutique des inhibiteurs de la tyrosine kinase, qui représentent la nouvelle ère de traitement d’immunothérapie10.

Le jeûne, ou une restriction calorique importante (abaissement de l’apport calorique allant de 30 à 70 %), entraîne également des effets puissants sur le système immunitaire. L’équipe du Dr Longo a démontré que parmi ceux-ci, on note une hausse favorable du niveau de cellules lymphocytes T, lymphocytes B et des cellules tueuses naturelles, dont le rôle est d’infiltrer la tumeur pour la détruire, et ce sont, en passant, les mêmes cellules de notre immunité qui permettent de combattre les infections virales. Selon le Dr Longo, le jeûne et la restriction calorique représentent des moyens peu coûteux de rendre un large éventail de cellules cancéreuses plus vulnérables à une attaque par les cellules immunitaires, tout en rendant le cancer plus sensible à la chimiothérapie1.

Puisque le jeûne entraîne une diminution des facteurs de croissance circulants, il force la cellule à réduire ses activités au détriment de sa prolifération. Ainsi un ensemble d’oncogènes et de stratégies favorables à la maladie se retrouvent affectés négativement (RAS, MAPK, PI3K-AKT, Hif-1)8-9. Ces derniers sous-tendent plusieurs caractéristiques tumorales essentielles, dont la croissance, la multiplication cellulaire, l’évasion de l’apoptose et l’angiogenèse12. La restriction calorique est également capable de moduler le microenvironnement tumoral, en réduisant l’inflammation et conséquemment la fatigue qui en résulte. Mais encore, le jeûne améliore la fonctionnalité d’une protéine essentielle à la saine réplication des cellules et à la destruction des cellules malignes, soit la p53. Cette protéine est sujette à des mutations venant inhiber son pouvoir protecteur et anticancer dans la grande majorité des cellules tumorales ; toutefois, le jeûne permettrait de renverser cette inhibition13.

Quelles sont les formes de jeûne reconnues comme étant sécuritaires ?

Parmi les différentes formes de jeûne, celle qui attire le plus d’adeptes est le jeûne intermittent. Il se définit par une fenêtre sans apport de nourriture d’une durée de 16 heures. Il est de loin le plus accessible et applicable au quotidien. Il suffit de retarder le premier repas de la journée et d’éviter toute prise alimentaire pendant au moins 3-4 heures avant le coucher. La plage horaire classique est de prendre sa dernière bouchée à 18 h et de mâcher sa première bouchée à 10 h le lendemain. Cette approche semble apporter des bénéfices tangibles lors d’un cancer sensible aux hormones3,14, comme celui du sein, des ovaires et de la prostate.

Cependant, pour atteindre le maximum de bénéfices, induire une autophagie et réduire significativement le glucose sanguin, un jeûne prolongé demeure la meilleure option15. Selon les études (animales et humaines), l’acte de jeûner sur une période de 72 heures, débutant la veille d’un traitement de chimiothérapie, de le maintenir le jour même et de le poursuivre jusqu’au lendemain du traitement apporterait les plus grands avantages. Cela dit, il faut maintenir la consommation d’eau ou même de bouillons, si vos inconforts sont importants.

Quels sont les effets secondaires et les risques associés à une telle pratique ?

Contrairement à la plupart des thérapies utilisées contre le cancer, le jeûne ne provoque que des inconforts légers, tels qu’une faiblesse passagère, des vertiges et une perte de poids à court terme chez l’humain4. L’ensemble des gens composant avec cette maladie ne représente pas tous des candidats pour l’application du jeûne pour autant. Les personnes ayant déjà subi une perte de poids sévère, ceux qui souffrent de sarcopénie avancée, de cachexie ou de malnutrition importante induite par une anorexie médicamenteuse ou de multiples foyers lésionnels dans les voies digestives devraient s’abstenir d’entreprendre une telle démarche. 

En définitive, la plupart des tumeurs sont générées et évoluent dans un environnement riche en nutriments, pourtant la thérapie actuelle n’inclut pas de changements alimentaires pouvant créer un environnement hostile pour les cellules cancéreuses. En tant qu’intervention non pharmacologique pour améliorer la santé et augmenter la qualité de vie, le jeûne et la restriction calorique représentent, preuves abondantes et convaincantes à l’appui, un tremplin encourageant pour développer de futures stratégies dans le traitement de cette maladie. Bien que le jeûne et la restriction calorique soient des interventions prometteuses pour une grande variété de tumeurs, il est toujours sage d’en parler à votre équipe de soins pour évaluer votre condition générale au préalable.

 

RÉFÉRENCES

  1. Fasting-Like Diet May Naturally Fight Cancer and Boost Chemotherapy’s Effectiveness. Immuno-oncology News, 2016
  2. Fernanda AntunesAdolfo Garcia Erustes et al. Autophagy and intermittent fasting: the connection for cancer therapy? Clinics (Sao Paulo). 2018
  3. Stephan P. Bauersfeld , Christian S. Kessler et al. The effects of short-term fasting on quality of life and tolerance to chemotherapy in patients with breast and ovarian cancer: a randomized cross-over pilot study. Bauersfeld et al. BMC Cancer, 2018
  4. Stefanie de GrootHanno PijlJacobus J. M. van der Hoeven & Judith R. Kroep. Effects of short-term fasting on cancer treatment. Journal of Experimental & Clinical Cancer Research
  5. Cheng CW, Adams GB, Perin L, et al. Prolonged fasting reduces IGF-1/PKA to promote hematopoietic-stem-cell-based regeneration and reverse immunosuppression. Cell Stem Cell. 201
  6. Bourbeau Véronique. Existe-t-il une relation entre le sucre et le cancer? Vitalité Québec, avril 2020
  7. Raffaghello L, Safdie F, Bianchi G, Dorff T, Fontana L, Longo VD. Fasting and differential chemotherapy protection in patients. Cell Cycle 2010
  8. Lee C, Raffaghello L, Brandhorst S, Safdie FM, et al. Fasting cycles retard growth of tumors and sensitize a range of cancer cell types to chemotherapy. Science Translational Medicine 2012
  9. Raffaghello L, Lee C, Safdie FM, Wei M, et al. Starvation-dependent differential stress resistance protects normal but not cancer cells against high-dose chemotherapy. Proc Natl Acad Sci U S A. 2008 
  10. Irene Caffa1, Vito D’Agostino et al. Fasting potentiates the anticancer activity of tyrosine kinase inhibitors by strengthening MAPK signaling inhibition. Oncotarget, Vol. 6, No. 14
  11. Stefano Di BiaseChanghan Lee, Sebastian Brandhorst et al. Fasting mimicking diet reduces HO-1 to promote T cell-mediated tumor cytotoxicity. Cancer Cell. 2016 
  12. M. Kalamian, Keto for cancer, ketogenic metabolic therapy as a targeted nutritional strategy. Ed Chelsea Green, 2017, p.90
  13. David Berrigan, Susan N. Perkins, Diana C. Haines, Stephen D. Hursting. Adult-onset calorie restriction and fasting delay spontaneous tumorigenesis in p53-deficient mice. Carcinogenesis, Volume 23, Issue 5, May 2002, Pages 817–822
  14. Catherine R. Marinac, BA, Sandahl H. Nelson, MS, Caitlin I. Breen et al. Prolonged Nightly Fasting and Breast Cancer Prognosis. JAMA Oncol. 2016 Aug 1; 2(8): 1049–1055.
  15. Thissen JP, Ketelslegers JM, Underwood LE. Nutritional regulation of the insulin-like growth factors. Endocr Rev. 1994