La carence en protéines : risques, conséquences et solutions

Publié le 15 mars 2018
Écrit par Daniel-J. Crisafi, nd.a., m.h., ph. d.

La carence en protéines : risques, conséquences et solutions
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J’ai récemment rencontré une diététiste, qui m’a suggéré que j’avais une carence en protéines et qu’il fallait que j’augmente ma consommation de protéines. Mon médecin, quant à lui, m’a dit que je n’avais aucun des symptômes associés à une carence en protéines. Qui croire ?

 

Merci pour cette question. Elle met en évidence un dilemme important lorsqu’il est question de carences nutritionnelles, à savoir la différence entre les symptômes cliniques classiques, associés à la maladie de carence importante, et les symptômes sous-cliniques, associés à un manque de fonction optimale. En effet, dans la majorité des cas, les symptômes associés à une carence nutritionnelle sont des symptômes majeurs qui se développent rapidement à la suite d’une importante carence.

La maladie de carence en protéines se nomme « kwashiorkor ». Elle se manifeste par des symptômes importants tels que l’arrêt de la croissance, l’atrophie musculaire, l’œdème aux pieds et au ventre, l’altération ou la perte des cheveux, l’altération de la peau, la diarrhée et l’anémie. Elle mène généralement à la mort, à court ou moyen terme. Le kwashiorkor est généralement présent chez les enfants dénutris ou chez les adultes ayant subi des interventions bariatriques. À ce sujet, votre médecin a probablement raison, vous ne souffrez pas d’une carence en protéines.

Mais il y a une autre forme de carence, celle qui est plus insidieuse et peu diagnostiquée. C’est la carence sous-clinique. On utilise le terme sous-clinique pour les situations où les symptômes ne sont pas des symptômes classiques associés à ces maladies ou lorsque les analyses standards ne relèvent pas d’anomalies, ou les deux. La carence sous-clinique en protéines peut causer une variété de désordres qui ne sont généralement pas associés aux carences en protéines. Notons-en quelques-uns : ralentissement du métabolisme et difficulté à perdre du poids ; difficulté à augmenter la masse musculaire ; baisse d’énergie et fatigue ; mauvaise concentration et difficultés d’apprentissage ; changements d’humeur ; douleur aux muscles, aux os et aux articulations ; hypoglycémie suivie d’une hyperglycémie (diabète de type II) ; cicatrisation lente ; diminution de l’immunité. C’est probablement ce type de carence en protéines auquel faisait référence votre diététiste.

Il est donc probable que votre diététiste et votre médecin aient tous deux raisons. Vous n’avez probablement pas les symptômes classiques d’une maladie de carence en protéines, mais vous avez peut-être une maladie de carence sous-clinique, ce que votre diététiste a bien perçu.

 

RÔLE DES PROTÉINES

Je l’ai déjà écrit ici, les protéines, ce n’est pas juste pour les gros bras et les dames et messieurs muscles. Le mot protéine nous vient du grec πρωτεῖον, (protéion), qui signifie « ce qui vient en premier » ou « qui occupe le premier rang ». Et c’est un fait qu’à titre de macromolécules, les protéines occupent le premier rang chez les êtres vivants. En effet, la différence entre le vivant (animal, microbien ou végétal) et le non-vivant, le minéral, c’est la présence de protéines. Les protéines ont donc un rôle primordial à jouer dans le développement et le maintien de la vie. Mais il y a bien plus. En effet, les protéines jouent un rôle essentiel, et parfois négligé, dans l’obtention et le maintien d’une santé optimale. Regardons de plus près ce rôle qu’ont les protéines.

Premièrement, les protéines sont composées d’acides aminés. Lorsque nous digérons et Nos protéines natives ont un rôle « plastique » ou structurel. Nous savons tous qu’elles jouent un rôle par rapport aux tissus musculaires, mais ce que l’on ignore souvent est que tous les tissus du corps sont composés de protéines. Prenons la structure osseuse à titre d’exemple. La masse sèche de l’os est composée d’environ 60 % de minéraux et d’environ 40 % de protéines, surtout du collagène. En effet, près de la moitié de l’os est composé de protéines.

Les enzymes sont des molécules qui catalysent ou qui accélèrent des réactions chimiques. Cet effet accélérateur assure que les réactions chimiques ont lieu à une vitesse qui permet le maintien de la vie biologique. À quel point accélèrent-elles les réactions ? Grâce à l’enzyme orotate décarboxylase, une réaction qui devrait prendre des millions d’années ne prend que 18 millisecondes ! Chez l’être humain, ces enzymes sont concernées dans au moins 4 000 réactions chimiques. Or, les enzymes sont des protéines.

Les protéines ont aussi un rôle calorique. En effet, elles sont une source importante d’énergie, fournissant quatre calories par gramme, tout comme les glucides, d’ailleurs. En cas de besoin, le corps peut utiliser ses propres protéines comme source d’énergie, une forme d’auto-cannibalisme. Le corps peut aussi, au besoin, convertir les protéines en glucose (en sucre), un phénomène qui se nomme la « néoglucogenèse ». Les protéines sont donc une double source d’énergie, directement en tant que protéines et indirectement en tant que source de glucose.

Certaines protéines agissent pour « informer » les cellules ou leur envoyer un signal. Leur rôle est un peu comme une clé qui déclenche ou qui arrête une réaction biochimique. L’insuline est un exemple de ce type de molécule. Certaines hormones sont des protéines, tandis que d’autres sont stéroïdiennes. Parmi les hormones à base de protéines ou hormones protéiques, on peut mentionner l’insuline et le glucagon, l’hormone de croissance et certaines hormones reproductives, entre autres. Les anticorps et les neurotransmetteurs sont aussi des molécules à base de protéines.

En plus d’être une source d’énergie, les protéines ont un effet sur la santé des os, composent nos enzymes et anticorps, nos neurotransmetteurs ainsi que plusieurs hormones. Comme on peut le constater, les protéines jouent un rôle essentiel au maintien de la santé.

 

CONSÉQUENCE D’UNE CARENCE

Cette très brève description du rôle des protéines dans le corps nous permet de comprendre comment une carence en protéines peut avoir des effets aussi variés et importants que ceux mentionnés au début de cet article. En effet, une carence en protéines peut avoir des effets sur la glycémie, sur nos hormones et sur notre capacité cognitive aussi bien que sur notre immunité ou notre densité osseuse.

 

RISQUES DE CARENCE

La carence en protéines peut-être causée par quatre facteurs principaux : un apport insuffisant, une mauvaise digestion, une absorption inadéquate ou une activité métabolique inappropriée.

 

APPORT

Il est évident que l’on n’utilise pas ce que l’on ne consomme pas ! L’apport en protéines est donc le premier facteur à évaluer afin de s’assurer de ne pas développer de carence. Malgré le fait que les professionnels de la santé ne sont pas tous d’accord sur la quantité de protéines à consommer, je vous offre deux suggestions pour vous aider à vous en assurer un apport suffisant.

Selon Santé Canada, le minimum de protéines à consommer quotidiennement est de 0,8 grammes par kilogramme de poids, pour un adulte. Donc, un adulte de 72,6 kilos (160 lb) devrait consommer au moins 58 grammes de protéines par jour. Par contre, de nouvelles études suggèrent que cette recommandation devrait être beaucoup plus élevée, soit 1,2 gramme par kilogramme de poids. Cet apport de protéines concerne évidemment un adulte relativement sédentaire. Celles et ceux qui sont plus actifs physiquement et qui veulent augmenter leur masse musculaire devraient en consommer bien plus.

Une autre façon d’avoir un apport suffisant est de s’assurer d’avoir des aliments à haute teneur en protéines à chaque repas. Ces aliments protéinés peuvent être des aliments de source animale (fruits de mer, œufs, poissons, produits laitiers, viande ou volaille) ou de source végétale (champignons, graines, légumineuses, levure et noix).

 

DIGESTION

Non, nous ne sommes pas ce que nous mangeons ! Ce qui est consommé doit être bien digéré. Or, la digestion appropriée des protéines requiert trois facteurs. Dans un premier temps, les protéines doivent, comme tout aliment d’ailleurs, être bien mastiquées. La mastication permet à une plus grande surface de la protéine d’être en contact avec les enzymes digestives, accélérant ainsi la digestion. Il faut aussi que le milieu stomacal soit suffisamment acide. Le milieu acide de l’estomac, assuré par l’acide chlorhydrique, active les enzymes qui digèrent les protéines, les enzymes protéolytiques. L’un des effets de la prise de médicaments qui réduisent l’acidité stomacale, ces inhibiteurs de la pompe à protons, est de réduire l’absorption des protéines. Les personnes qui prennent ce type de médicament devraient augmenter leur consommation de protéines afin de compenser la réduction d’absorption. En vieillissant, la production d’enzymes digestives est réduite et la perte de protéines natives accrue. La consommation de protéines devrait donc être plus élevée chez les personnes âgées par rapport aux mêmes individus lorsqu’ils sont plus jeunes. Dans leur étude de 2015, Nowson et O’Connell recommandent 1,3 gramme par kilogramme de poids, ce qui est 62 % plus élevé que le 0,8 gramme proposé par Santé Canada.

 

ABSORPTION

Nous ne sommes pas ce que nous mangeons ou ce que nous digérons, nous sommes ce que nous absorbons. En effet, une fois digérés, les composants des protéines doivent passer au travers de muqueuses gastro-intestinales afin de se retrouver dans le sang et d’être transportés là où ils sont requis. Or, plusieurs facteurs peuvent nuire à l’absorption intestinale, le plus important étant sans contredit l’inflammation intestinale. Selon une étude publiée en juillet 2017 dans l’American Journal of Gastro-enterology, le Canada est le champion des maladies inflammatoires du côlon, et ce, surtout chez les enfants. Les individus qui souffrent de la maladie de Crohn ou de colite ulcéreuse ont donc une absorption réduite d’acides aminés, ces composants des protéines. Il est aussi probable que les personnes souffrant de désordres intestinaux non spécifiques, comme le côlon irritable, aient aussi des problèmes d’absorption.

 

SURUTILISATION

Certains groupes d’individus ont besoin de beaucoup plus de protéines que la moyenne de la population en raison d’une utilisation accrue ou d’une perte accrue de protéines. En effet, certaines personnes ont un besoin supplémentaire de protéines à cause d’une demande accrue. C’est le cas, par exemple des personnes faisant de l’exercice physique intense. Tout exercice physique accroît le besoin en protéines. À titre d’exemple, une personne faisant de la musculation modérément intense aurait besoin de jusqu’à deux grammes de protéines par kilo. Une personne faisant de la musculation de compétition, de l’haltérophilie ou de la dynamophilie (powerlifting) peut avoir besoin de trois grammes de protéines ou plus par kilo de poids. Les besoins augmentent donc selon le type et l’intensité de l’activité physique. Les personnes âgées peuvent aussi avoir besoin d’une quantité plus élevée de protéines parce qu’ils en perdent plus en vieillissant. Cette dégradation des protéines est à la fois une cause et un effet du vieillissement. Or, ici aussi, des études suggèrent que les personnes âgées devraient compenser cette perte en augmentant leur consommation de protéines. Malheureusement, la tendance alimentaire est généralement à l’opposé de cette recommandation. En effet, les personnes âgées ont généralement tendance à consommer moins de protéines en vieillissant. Le stress est aussi un facteur qui cause une surutilisation des protéines. Des études ont démontré que le stress a un double impact sur nos protéines. L’hormone de stress principal, le cortisol, cause une réduction du stockage de protéines dans toutes les cellules du corps, sauf le foie. Cet effet est causé par une baisse de la synthèse de protéines ainsi qu’une dégradation de protéines cellulaires en période de stress. Nous perdons plus de protéines natives et nous en produisons moins… vive le stress !