La dépression majeure : Les antidépresseurs sont-ils la seule solution ? (Partie 2)

Publié le 15 juin 2023
Écrit par Anne-Isabelle Dionne, M. D.

La dépression majeure : Les antidépresseurs sont-ils la seule solution ? (Partie 2)
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La dépression majeure se manifeste de plusieurs façons, mais se reflète principalement par une humeur dépressive persistante associée à certains autres symptômes comme la perturbation de l’appétit et du poids, la fatigue et le manque d’énergie, le manque de motivation, la perturbation du sommeil, la diminution de l’attention et/ou de la concentration, la culpabilisation excessive et/ou le manque de confiance en soi, en allant jusqu’aux idées suicidaires. L’ensemble de ces symptômes (que nous regroupons ensemble et que nous étiquetons comme étant une « dépression majeure » à des fins facilitatrices diagnostiques et thérapeutiques) signifie à la fois que le fonctionnement du cerveau est perturbé et que ses paramètres physiologiques ne sont pas optimaux pour en assurer son fonctionnement normal.

Les antidépresseurs sont souvent considérés comme faisant partie de la première ligne thérapeutique selon les bonnes pratiques en psychiatrie. On y ajoute l’usage d’autres molécules psychotropes lorsque la première ligne d’antidépresseurs ne fonctionne pas assez bien et finalement, l’adoption d’autres modalités thérapeutiques, par exemple la thérapie électroconvulsive et la stimulation magnétique transcrânienne, qui peuvent avoir une incidence favorable sur le devenir de l’individu souffrant de dépression.

Mais existe-t-il d’autres stratégies ayant démontré un effet positif sur la santé mentale et qui peuvent être mises en place par soi-même sans avoir à dépendre des intervenants du milieu médical ? N’oublions pas que la responsabilisation des patients par rapport à leur santé est le premier pas vers la guérison !

 

Nous avons vu dans le texte précédent que la dépression majeure est une entité clinique très fréquente dans la collectivité et que plusieurs des symptômes expérimentés relèvent d’une dysfonction de certains systèmes du corps ou de ses processus physiologiques : la présence accrue d’inflammation, la présence d’un microbiote intestinal de mauvaise qualité, un syndrome d’apnée du sommeil non traité, des déséquilibres hormonaux et un état nutritionnel non optimal. Il s’avère donc que plusieurs solutions pouvant aider la santé cognitive résident dans le fait d’améliorer l’ensemble de ces déséquilibres physiologiques.

 

1. Adopter un mode de vie anti-inflammatoire

L’inflammation est le processus par lequel le système immunitaire est activé pour assurer son travail de défense contre les envahisseurs et son rôle de réparation des tissus du corps lorsque ceux-ci sont lésés. Les cellules immunitaires s’activent entre elles par le biais d’une communication effectuée par des molécules nommées cytokines. Il est tout à fait normal et même souhaitable que notre organisme soit capable de stimuler une bonne réponse immunitaire en cas d’infection ou de blessure dans le but de favoriser une guérison efficace et rapide.

Les problèmes commencent à se manifester lorsque ce processus inflammatoire prétendument autorésolutif finit par se chroniciser en présence d’un déclencheur constant. Ces déclencheurs perpétuels induisant une stimulation continue du système immunitaire et une libération de cytokines inflammatoires sont des états ou des comportements comme le tabagisme ; une alimentation de mauvaise qualité contenant des huiles raffinées, des émulsifiants, des colorants ou toute autre molécule étrangère au corps fréquemment consommée ; l’exposition environnementale à des polluants ; le stress chronique, le manque de sommeil chronique ; la résistance à l’insuline ; le surpoids ; la présence d’un microbiote de mauvaise qualité, etc. Comme l’activation du système immunitaire stimule l’activité constante de ses cellules, on verra une hausse du « stress oxydatif », soit une présence accrue de radicaux libres pouvant perturber différentes structures cellulaires et provoquer les processus de vieillissement prématuré et d’installation précoce de maladies chroniques diverses[1].

Les individus dénutris ou ayant une alimentation contenant très peu d’antioxydants sont d’ailleurs plus à risque de vivre des conséquences de ce stress oxydatif accru. Cela étant dit, les habitudes de vie quotidiennes et les facteurs environnementaux sont d’une importance capitale pour calmer les réactions inflammatoires excessives pouvant exister dans notre organisme et perturber par le fait même la santé cognitive.

 

2. Assainir notre environnement

Selon l’OMS, neuf personnes sur dix respirent de l’air pollué (combustion de véhicules à moteur, feux de forêt, matière organique agricole, fumée secondaire au tabac, particules aérosolisées en raison de la cuisson ou de la friture, combustion de chandelles, foyers au bois, chauffage à l’huile, industries diverses, etc.). La pollution aérienne est directement responsable de sept millions de décès par année dans le monde, survenant en raison de l’inflammation et du stress oxydatif perturbant l’intégrité des différents organes[2]. Les symptômes neurocognitifs sont extrêmement fréquents en tant que manifestations cliniques et on estime que chaque augmentation de déviation standard en ce qui concerne la concentration de particules dans l’air (PM2,5) augmente le risque de souffrir d’un problème de santé mentale de 6,7 %[3].

Le cerveau étant un gros organe bien vascularisé et riche en graisses, il est également susceptible d’être intoxiqué par d’autres substances nocives comme des métaux lourds, des phtalates, des pesticides, plusieurs composés chimiques perfluorés, etc[4],[5],[6]. L’assainissement de l’environnement est une mesure non pharmacologique cruciale, mais grandement sous-estimée dans le modèle médical classique. Même si l’exposition professionnelle aux pesticides est davantage reliée au risque de dépression, le contenu alimentaire en pesticides consommé au quotidien n’est pas à négliger. L’Environnemental Working Group (EWG) recommande annuellement la liste des aliments les plus adaptés à consommer sous forme « non biologiques » et ceux à éviter s’ils ne sont pas cultivés de façon biologique.

 

3. Optimiser la composition du microbiote

Le microbiote qui réside dans l’intestin est d’une importance capitale dans la physiologie humaine. Renfermant plus de micro-organismes que la quantité de cellules présentes dans le corps humain en entier, le microbiote intestinal, qui repose sur son épithélium en guise de protection de ce dernier, est responsable de plusieurs fonctions essentielles[7] du corps, comme la digestion des nutriments et l’absorption, la modulation du système immunitaire (inflammation), la synthèse des vitamines, le métabolisme des médicaments et toxines à excréter du corps, la régulation de l’appétit et du poids, la protection contre certains cancers, etc.

Pour entretenir un microbiote sain, il est recommandé d’éviter de consommer de l’alcool en excès, d’éviter la prise d’antiacides pour l’estomac ou d’anti-inflammatoires, d’éviter le stress excessif et les aliments transformés. À l’inverse, il est grandement recommandé de favoriser une alimentation riche en fibres, contenant une grande diversité de polyphénols contenus dans les végétaux, de consommer des aliments fermentés, d’optimiser la gestion du stress et du sommeil et de s’exposer très fréquemment à la nature.

 

4. Favoriser une alimentation dense sur le plan nutritionnel
En plus de favoriser la croissance d’un microbiote sain, une alimentation non transformée et diversifiée apporte de nombreux bénéfices sur le plan nutritionnel. En effet, nous avons vu précédemment que de nombreuses carences en vitamines et minéraux peuvent être associées au développement de la dépression majeure[8] (ex. : plusieurs vitamines du groupe B, le zinc, le magnésium, le sélénium, la vitamine D, etc.).

De plus, le contenu de certains aliments en divers polyphénols peut favoriser un effet antioxydant très précieux en présence d’inflammation excessive. Les sources d’oméga-3 (poissons gras, graines de lin, noix de Grenoble, etc.) sont aussi extrêmement importantes et une supplémentation peut être suggérée pour les individus qui n’arrivent pas à en consommer suffisamment dans leur alimentation[9],[10]. Une alimentation faible en glucides s’avère également très importante dans le cadre du renversement d’un profil de résistance à l’insuline, de prédiabète ou de diabète de type 2 pouvant exister parallèlement à l’état dépressif et provoquant une détérioration du statut inflammatoire.

Dre Georgia Ede, une psychiatre américaine souhaitant prendre en charge les troubles de santé mentale par l’alimentation, a piloté une étude récente qui a démontré un potentiel d’amélioration considérable chez des individus polymédicamentés souffrant de dépression, de maladie affective bipolaire et de trouble schizo-affectif en adoptant une diète cétogène non transformée (< 20 g de glucides par jour) pendant plusieurs semaines à plusieurs mois[11].

 

5. Avoir du soutien sur le plan psychologique

La thérapie cognitivo-comportementale administrée par un ou une psychologue ou autre professionnel compétent en la matière reste un traitement de première intention dans la prise en charge de la dépression majeure. Il est même reconnu que la psychothérapie a la même efficacité que les antidépresseurs, lorsqu’ils sont comparés[12]. La santé psychoémotionnelle fait partie intégrante de la quête d’équilibre physiologique et psychique. Il est bien reconnu que les individus victimes d’expériences indésirables dans l’enfance (violence physique et psychologique, négligence, abus sexuels, toxicomanie dans la famille, etc.) sont beaucoup plus à risque de développer des problèmes de santé mentale (dépression, anxiété, abus de substances, etc.) tout comme des problèmes physiques divers (cancer, maladies cardiovasculaires, obésité, diabète de type 2, etc.)[13].

La prévention de troubles de la santé mentale commence aussi tôt que dans l’enfance ! On établit aussi dans la littérature scientifique qu’un faible sentiment de raison d’être dans la vie augmente grandement le risque de souffrir de dépression tout comme de certains problèmes physiques[14],[15]. Raison de plus pour se discipliner à toujours trouver une façon de donner un sens à nos choix de vie en fonction de nos valeurs, de notre culture, de nos préférences, etc.

 

6. Développer sa spiritualité

Les pratiques spirituelles entreprises régulièrement (services religieux, prière, méditation, etc.) semblent diminuer de façon radicale le risque de souffrir de dépression chez les gens qui les mettent en pratique[16]. Plusieurs études soulignent aussi la pertinence de différents types de pratiques méditatives axées sur la pleine conscience pour la prévention de la dépression, le traitement et la prévention de la récurrence[17],[18].

En effet, ces pratiques ont un véritable effet sur le cerveau et le corps en entier, soit par une augmentation du volume, de la densité et de l’activité de plusieurs structures importantes concernées dans la régulation des émotions, la mémoire, la concentration et la conscience de soi, l’augmentation de l’activité parasympathique et de la variabilité cardiaque, la modulation des cytokines inflammatoires, l’augmentation de l’activité de la télomérase et des modifications épigénétiques favorisant la longévité et la santé globale[19].

 

7. Opter pour certains produits de santé naturels bien étudiés

La dépression est le problème de santé pour lequel l’usage de traitements alternatifs, y compris des produits de santé naturels, est le plus fréquent. En effet, plusieurs produits ont été étudiés dans le cadre de la prévention ou du traitement de la dépression, mais il s’agit souvent d’études plus petites et jouissant d’un moins grand soutien financier que celles qui se penchent sur les effets des antidépresseurs. Dans une méta-analyse de 2019, on mettait en évidence que le safran avait une efficacité légèrement supérieure au placebo et équivalente à celui d’un antidépresseur pour le traitement de la dépression[20].

Une autre méta-analyse de 2019 nous suggérait que le curcuma était plus efficace que le placebo pour réduire les symptômes dépressifs et anxieux[21]. Le millepertuis est une plante bien connue, documentée scientifiquement et souvent utilisée dans la prise en charge des dépressions légères à modérées, en étant aussi efficace que les antidépresseurs classiques, et surtout en occasionnant beaucoup moins d’effets indésirables[22]. Plusieurs autres produits de santé naturels ont été étudiés et ont montré des effets intéressants dans la prise en charge de la dépression, comme le SAMe, la rhodiole, le CoQ10, le Bacopa monnieri et la L-carnitine. Il est fortement recommandé de consulter un thérapeute spécialisé en la matière, comme un naturopathe agréé, avant d’utiliser tout produit de santé naturel dans le traitement de la dépression.

De plus, le pharmacien est un professionnel important à impliquer dans ce processus afin de s’assurer qu’il n’existe pas d’interaction entre les différents produits de santé naturels et les médicaments consommés par l’individu qui désire élargir son arsenal thérapeutique plus naturellement.

Finalement, l’usage de la psilocybine présente dans les champignons hallucinogènes semble aussi être une voie intéressante dans le traitement de la dépression, sujet qui a été l’objet de plusieurs études récentes et d’autres qui sont encore en cours et dont les résultats déjà publiés sont très prometteurs.

 

8. Faire de l’activité physique régulièrement

L’activité physique est cruciale dans la prise en charge de la dépression grâce à son effet sur les endorphines, la sérotonine et le BDNF. L’effet protecteur de l’activité physique contre la dépression est reconnu chez les enfants, les adultes, et les patients âgés et vulnérables, et ces observations sont applicables partout au monde[23]. Il est reconnu que l’activité physique est aussi efficace que l’usage des antidépresseurs ou la psychothérapie dans la prise en charge de la dépression.

Cependant, l’exercice combiné à l’utilisation des antidépresseurs semble supérieur par rapport à chacun des deux pris isolément, mais l’exercice semble être plus efficace pour maintenir une efficacité thérapeutique et prévenir la récurrence d’une dépression[24]. L’efficacité des activités anaérobiques comparées à celles qui sont aérobiques semble la même, mais il est clair que des activités aérobiques couplées à de l’entraînement en résistance peuvent grandement diminuer le risque de survenue de la dépression[25]. En plus de favoriser le bon fonctionnement de plusieurs autres systèmes du corps en permettant de prévenir la survenue de plusieurs problèmes de santé, l’intégration de pratiques régulières d’activités physiques est fondamentale dans la prévention et le traitement de la dépression.

 

En conclusion, il est assez clair que les habitudes de vie sont extrêmement importantes dans le maintien d’une saine santé cognitive. Malgré les prédispositions génétiques mettant à risque certains individus de souffrir plus facilement d’une dépression, il semble qu’ils aient le pouvoir que ces dernières n’influencent pas le devenir de leur santé mentale[26]. En effet, une étude récente nous confirme que les individus ayant un risque génétique plus grand de développer une dépression majeure peuvent atténuer leur risque de près de 50 % en maintenant de saines habitudes de vie (aucun tabac, alimentation saine, activité physique régulière, consommation d’alcool modérée, IMC < 30)[27]. Sachant que ces comportements influencent la réaction inflammatoire de notre corps, la santé de notre microbiote, notre statut hormonal, la densité nutritionnelle de nos repas et la qualité de notre environnement, cela met en lumière la nature multidimensionnelle de la physiopathologie de la dépression, qui est susceptible de s’améliorer avec nos comportements quotidiens. Voilà qui conclut bien la remarque que les antidépresseurs ne sont pas la seule solution dans la gestion d’une dépression majeure.

 

RÉFÉRENCES :

[1] Front. Physiol., 02 July 2020.Sec. Redox Physiology . Volume 11 – 2020 | https://doi.org/10.3389/fphys.2020.00694

[2] MohanKumar SM, Campbell A, Block M, Veronesi B. Particulate matter, oxidative stress and neurotoxicity. Neurotoxicology. 2008. May;29(3):479-488. doi: 10.1016/j.naeuro.2007.12.004

[3] Chen S, Oliva P, Zhang P. Air pollution and mental health: evidence from China. The National Bureau of Economic Research.

[4] Ecotoxicology and Environmental Safety. Volume 233, 15 March 2022, 113313

[5] Environ Res. 2016 Nov; 151: 195–202.

[6] BMJ. 2018 Aug 29;362:k3310. doi: 10.1136/bmj.k3310.

[7] Biochem J. 2017 Jun 1; 474(11): 1823–1836

[8] Dr Alan Gaby, nutritionnal medicine 2017

[9] iao, Y., Xie, B., Zhang, H. et al. Efficacy of omega-3 PUFAs in depression: A meta-analysis. Transl Psychiatry 9, 190 (2019). https://doi.org/10.1038/s41398-019-0515-5

[10] https://www.cochrane.org/fr/CD004692/DEPRESSN_utilisation-des-acides-gras-omega-3-dans-la-depression-chez-ladulte

[11] Front. Psychiatry 13:951376.

[12] Uptodate 2023: Unipolar major depression in adults: Choosing initial treatment

[13] Lancet Public Health. 2017 Aug;2(8):e356-e366.

[14] JAMA Netw Open. 2019;2(5):e194270. doi:10.1001/jamanetworkopen.2019.4270

[15] Psychosom Med. 2016 Feb-Mar;78(2):122-33.doi: 10.1097/PSY.0000000000000274.

[16] JAMA Psychiatry. 2014 Feb 1; 71(2): 128–135.

[17] Psychosomatics. 2015 Mar-Apr; 56(2): 140–152.

[18] Lancet 2015; 386: 63–73 April 21, 2015 http://dx.doi.org/10.1016/ S0140-6736(14)62222-4

[19] Gen Psychiatr. 2020; 33(4): e100214.

[20] Psychol Res Behav Manag. 2019; 12: 297–305.

[21] Crit Rev Food Sci Nutr. 2020;60(15):2643-2653. doi: 10.1080/10408398.2019.1653260.

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[23] ACSM 2019

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[27] Translational Psychiatry .  11, Article number: 189 (2021)

 

Références non révisées