La dimension humaine de l’achat local

Publié le 9 avril 2021
Écrit par Louis Lapointe et Yves Prescott

La dimension humaine de l’achat local
Natura – Conférence Véronik et Eglantine

Depuis le début de la pandémie, plusieurs articles publiés dans la presse écrite ont démontré notre intérêt pour l’achat local. On remarque que dans ceux-ci, il est rarement question de la dimension humaine inhérente à ce type d’achat ; de fait, la richesse des contacts interpersonnels fait souvent toute la différence.

Afin d’aller plus loin dans cette démarche, nous avons parcouru le Québec. Il est clair que chacun des marchés possède ses couleurs locales, compte tenu de leur rôle de point de convergence. Ils réaffirment même les liens communautaires en incluant parfois artisans et musiciens.

Voici quelques anecdotes que nous souhaitons vous partager et qui prouvent qu’il s’agit également d’une bonne façon d’élargir notre vocabulaire alimentaire. Ces visites nous ont ainsi permis de découvrir, ou de redécouvrir, selon le cas, une variété de produits. Lors d’un passage en Montérégie, des producteurs de camerises (arrivées chez nous vers 2007) se sont fait un immense plaisir de nous vanter les vertus de cette baie qui s’est adaptée à merveille à notre climat. Leur passion communicative a fait ressortir son contenu très riche en antioxydants, de même que son emploi dans la fabrication de vinaigrettes, de plats salés, ainsi que dans la préparation de confitures.

 

Notre visite dans un marché de l’Estrie a aussi été une belle occasion de découvrir la livèche, dont le goût s’apparente au céleri. De consommation fort ancienne, elle tombe dans l’oubli au XXe siècle, pour être ressortie des oubliettes au XXIe siècle, et ce, grâce aux efforts de chefs cuisiniers médiatisés. 

La visite d’une meunerie artisanale dans les Basses-Laurentides a notamment permis aux intervenants de mettre en lumière la façon dont les savoirs ancestraux peuvent se réactualiser en cette période de réflexions écologiques. On retiendra que le métier de meunier (blé, sarrasin, etc.) est loin d’être moribond ; bien au contraire, on s’inquiète de la relève, préoccupation sur laquelle s’est penché le Conseil québécois du patrimoine vivant. 

 

Acheter directement du producteur assure généralement un aliment frais, dont la traçabilité est évidente. Cela dit, en prime d’une douzaine d’œufs frais du jour, la propriétaire d’une ferme située sur le chemin des Patriotes nous a recommandé de laisser la quantité voulue à température pièce avant utilisation. On nous avait déjà donné ce conseil lors d’une autre virée, il y a quelques années, et nous avons effectivement constaté que l’emploi d’un œuf à température ambiante contribue grandement à améliorer la texture d’une omelette.

Des plats du terroir revendiquent aussi leur place sur les étalages des marchés locaux, dont une gâterie qui serait typique de la région de Lanaudière, soit les beignes de patates. Même s’il ne s’agit pas d’un plat santé, il a su évoquer de chaleureux souvenirs pour ceux qui nous parlaient de leur jeunesse et d’une tante qui avait la touche magique, capable de transformer ces modestes ingrédients en plat digne d’un roi. C’est ce genre de souvenir qui aide à faire oublier la grisaille ambiante.

Même si l’on ne possède pas de véhicule automobile, il est tout de même possible d’avoir un contact avec des producteurs qui se déplacent en milieu urbain. Compte tenu du profil démographique des grands centres, ainsi que d’une plus grande compétition, on a, par le fait même, accès à des denrées souvent difficiles à trouver en région. 

 

Une jeune entrepreneure de l’ouest de l’île de Montréal se passionne, pour sa part, pour des marinades coréennes, dites kimchis, découvertes lors d’un repas au restaurant. C’est avec enthousiasme qu’elle a parlé de sa démarche, en soulignant qu’il existe plus d’une centaine de recettes de cette importante source de vitamines, de minéraux et d’acide lactique. Comme les échanges ne sont pas à sens unique, nous avons ensemble évoqué des souvenirs de voyages, dont une visite au musée coréen consacré à cette marinade épicée.

À deux pas de son étalage, la propriétaire d’une microentreprise alimentaire récemment établie ici nous avoue qu’en raison de son emploi du temps chargé, ce sont ses enfants qui lui font découvrir la culture québécoise. C’est lors des repas passés en famille – et non en solitaire devant un écran d’ordinateur – qu’elle apprend de ses filles à mieux connaître sa terre d’adoption tout en conservant la tradition africaine de partager des mets à partir d’un plat commun. Ainsi, la connaissance de l’autre contribue à renforcer l’harmonie sociale.

 

Plusieurs constatations découlent de cette mini-tournée du Québec, à savoir, dans un premier temps, qu’un individu qui a consacré des années à améliorer un produit est à même d’en parler avec passion, conviction et connaissance de cause. Il profitera d’un contact direct avec le consommateur pour mieux connaître ses besoins réels, ce qui n’exclut pas le partage de conseils, de recettes et d’anecdotes qui serviront à fidéliser la clientèle. Ses conseils seront d’autant plus crédibles qu’il connaît à fond une gamme limitée de produits. Une telle relation manque au processus de l’achat en ligne, ou lors d’une visite au supermarché, compte tenu d’un vaste inventaire souvent conjugué à un grand roulement de personnel, dans le cas spécifique des supermarchés. Bien sûr, les boutiques d’aliments naturels spécialisés offrent très souvent cette expérience d’achat local lorsque le producteur ne peut être sur place.

Ces visites nous ont fait découvrir certains produits jouissant incidemment du statut d’attestation IGP (indication géographique protégée), en raison de leur point de production identifié, entre autres, par un microclimat. Cette attestation, bien implantée en Europe, est encore rare chez nous, mais quelques produits (vin, fromage, maïs, etc.) ont déjà accédé à cette reconnaissance.

 

En résumé, la pandémie nous a enseigné que l’être humain est d’abord et avant tout un être social, et quoi de plus pertinent que de joindre les contacts humains à un besoin tout aussi fondamental qui est celui de se nourrir. N’étant pas restreints à la période estivale, ces achats, témoins d’un véritable art de vivre, peuvent être effectués à tous moments de l’année.

À la suite de ce confinement et à l’arrivée du printemps, une visite des marchés spécialisés sera certainement une escapade à envisager.

Néanmoins, un défi s’impose, puisque malgré un intérêt notoire, il semble exister un écart entre l’intention et l’action, le prix étant souvent cité comme facteur déterminant dans le processus d’achat. Vous risquez quand même de faire de belles découvertes à très bons prix.