Le bonbon empoisonné : comment le sucre augmente le risque de cancer

Publié le 30 janvier 2024
Écrit par Chantal Ann Dumas, ND.A.

Le bonbon empoisonné : comment le sucre augmente le risque de cancer
Now pour mai 2024

En effectuant mes recherches pour le Défi J’aime mes seins[1] du mois d’octobre dernier, j’ai été encore une fois stupéfaite de constater que d’importants groupes médicaux tels que l’American Cancer Society[i] et la National Breast Cancer Foundation[ii] continuent d’insister sur le fait que le sucre ne nourrit pas le cancer ! Bien que de nombreuses personnes interrogent leurs différents professionnels de la santé à ce sujet, elles se font généralement répondre qu’il n’y a pas de lien direct entre la consommation de sucre et le cancer, dont le cancer du sein[iii]. Selon ces mêmes groupes, il semblerait que les scientifiques étudient toujours le lien entre les sucreries et toutes les formes de maladies, alors comment – mais surtout pourquoi ? – peuvent-ils affirmer aussi catégoriquement que le sucre ne cause pas le cancer du sein ? Faut-il rappeler que cette forme de cancer touche environ une femme sur huit au Canada[iv] et qu’il s’agit de la deuxième plus importante cause de décès par cancer au pays[v] ? À l’aube de cette nouvelle année, ne serait-il pas temps d’apporter des réponses claires à cette importante question : manger du sucre augmente-t-il le risque de cancer ou de faire croître une tumeur plus rapidement ?

 

Sucre 101

  • Le sucre est un glucide simple qui se présente sous plusieurs formes, y compris le fructose, le glucose, le saccharose et le lactose. Le glucose est absorbé par les cellules qui l’utilisent pour produire de l’énergie.
  • Les glucides complexes se trouvent dans les féculents tels que le pain, les pâtes et les légumes. Ils sont décomposés en sucres simples lors de la digestion.
  • Certains glucides sont dits à indice glycémique élevé, car ils se transforment rapidement en glucose dans la circulation sanguine. On les retrouve notamment dans les pommes de terre et le riz blanc.
  • Le « sucre libre » est celui qui est ajouté à de nombreux aliments transformés ainsi que le sucre naturellement présent dans les jus de fruits, le miel et le sirop.
  • Le sirop de maïs à haute teneur en fructose est un mélange de fructose, de glucose et d’eau. On le retrouve abondamment dans les boissons gazeuses, les produits de boulangerie et d’autres aliments transformés.

 

Bibittes à sucre

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande que moins de 10 % de l’apport énergétique quotidien provienne du sucre libre et suggère même de garder ce seuil inférieur à 5 % pour des bénéfices accrus[vi].Malgré cela, on estime que les Canadiens consomment 110 grammes de sucre par jour, soit environ 26 cuillères à thé de sucres provenant de différentes sources. Cela correspond à 21 % de l’apport énergétique total d’un régime de 2 000 calories par jour[vii].

 

Les conséquences

À l’aide des données de l’Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes de 2015 sur la nutrition[viii], les chercheurs de l’Université de l’Alberta ont constaté que deux Canadiens sur trois mangent plus de sucre que ce qui est recommandé. Ils ont ensuite établi des estimations de risque pour 16 maladies chroniques associées à l’alimentation, dont le diabète, les maladies cardiovasculaires, les maladies rénales, les lombalgies et le… cancer[ix] ! Selon ces chercheurs, si les Canadiens avaient limité l’apport en sucre à moins de 10 % des calories ingérées en 2019, environ 2,5 milliards de dollars auraient pu être économisés en soins de santé, et ce chiffre aurait même pu doubler en observant la recommandation plus stricte de 5 %. Ce qui est particulièrement intéressant dans cette étude est l’association entre le sucre et le cancer.

 

Dent sucrée et langue de bois

Même si la National Breast Cancer Foundation[x] affirme que le sucre lui-même n’est pas associé au cancer, leur site Web mentionne que la consommation de sucre crée une dépendance et peut contribuer à l’obésité et que la prise de poids et l’obésité constituent des facteurs de risque dans le développement du cancer du sein et de nombreux autres types de cancers[xi]. Alors, pourquoi cette réticence à admettre l’existence du lien entre le sucre et le cancer du sein ?

Quant au gouvernement canadien, il nous informe que de nombreuses évidences épidémiologiques et expérimentales ont émergé, suggérant une association entre la consommation de sucre et l’obésité, les taux élevés de lipides sanguins, l’adiposité viscérale, la stéatose hépatique, la résistance à l’insuline, le diabète de type 2, les maladies cardiovasculaires, le syndrome métabolique et les caries dentaires[xii]. Cependant, AUCUNE mention du cancer…

 

Et pourtant…

Depuis les années 1920, nous savons que les cellules cancéreuses utilisent beaucoup de glucose : environ 200 fois plus que les cellules normales. La plupart des cellules cancéreuses augmentent l’absorption du glucose et produisent du lactate, ce qu’on appelle l’« effet Warburg ». L’augmentation de la consommation de glucose est utilisée comme source de carbone pour soutenir la prolifération cellulaire, y compris la synthèse des nucléotides, des lipides et des protéines[xiii]. Comment peut-on encore affirmer qu’il n’existe pas de lien entre le sucre et le cancer ?

 

Et du côté de la recherche

Heather Eliassen, professeure d’épidémiologie à la Harvard T.H. Chan School of Public Health et professeure de médecine à la Harvard Medical School et au Brigham and Women’s Hospital de Boston, et ses collègues ont récemment publié une étude montrant que les femmes diagnostiquées avec un cancer du sein qui ont une alimentation riche en aliments à indice glycémique élevé, y compris des aliments et des boissons sucrés, sont plus susceptibles de mourir du cancer du sein ou de toute autre cause. Dans une autre étude, l’équipe d’Eliassen a constaté que les femmes atteintes d’un cancer du sein qui boivent beaucoup de jus de fruits sucrés (autres que le jus d’orange) avaient également des taux de survie plus faibles.

Cependant, tous les sucres ne sont pas égaux face au cancer du sein. Cette recherche a également montré que les femmes atteintes d’un cancer du sein qui mangent beaucoup de fruits et de légumes peuvent avoir de meilleurs taux de survie[xiv]. Une alimentation riche en fruits et légumes (en particulier ceux aux couleurs vives riches en pigments aux propriétés antioxydantes) semble également réduire le risque, en particulier pour les formes agressives de cancer du sein.

Une brève revue de la littérature scientifique fournit plusieurs autres études qui vont dans le même sens.

 

Mécanismes d’action

Le cancer est une maladie complexe. Plusieurs études associant le sucre au cancer du sein font mention de son action sur la libération d’insuline[xv]. Le pancréas fabrique cette hormone afin de stocker le glucose décomposé à partir des glucides dans les cellules des muscles, des tissus adipeux et d’autres tissus. La consommation de sucre et d’autres glucides augmente la production d’insuline, et celle-ci induit des changements biologiques dans le corps qui favorisent le cancer du sein[xvi]. De plus, l’excès de gras entraîné par la consommation de sucre favorise l’entreposage d’estrogènes qui constituent aussi un facteur de risque pour le cancer du sein lorsque présents en excès.

 

Follow the money

Face aux nombreuses évidences associant le sucre au risque de cancers, y compris le cancer du sein, on ne peut que s’étonner du mutisme de certains acteurs du milieu de la santé. L’expérience des dernières années nous permet même de nous interroger concernant l’influence du lobbying de l’industrie du sucre sur cette réticence évidente à incriminer le poison par son nom. Ironiquement, on commence à voir apparaître des surtaxes sur les produits sucrés comme c’est le cas pour ceux du tabac. Au moins, ces derniers comportent une mise en garde sans équivoque.

Le bonbon ne passe plus.

 

 

RÉFÉRENCES : 

[1] Les 31 capsules vidéos du Défi J’aime mes seins sont disponibles sur ma chaîne Youtube.

[i] https://www.webmd.com/breast-cancer/features/sugar-and-breast-cancer

[ii] https://www.nationalbreastcancer.org/breast-cancer-myths/consuming-sugar-causes-breast-cancer/

[iii] https://www.nationalbreastcancer.org/breast-cancer-myths/consuming-sugar-causes-breast-cancer/

[iv] https://www.canada.ca/fr/sante-publique/services/publications/maladies-et-affections/cancer-du-sein.html

[v] https://cancer.ca/en/cancer-information/cancer-types/breast/statistics

[vi] https://www.who.int/news-room/fact-sheets/detail/healthy-diet#:~:text=Limiting%20intake%20of%20free%20sugars,additional%20health%20benefits%20(7).

[vii] Langlois K and Garriguet D. Sugar consumption among Canadians of all ages. Health Rep 2010:22(3):1-5.

[viii] https://www.canada.ca/fr/sante-canada/services/aliments-nutrition/surveillance-aliments-nutrition/sondages-sante-nutrition/enquete-sante-collectivites-canadiennes-escc/enquete-sante-collectivites-canadiennes-nutrition-2015-surveillance-aliments-nutrition.html

[ix] https://www.ualberta.ca/folio/2022/03/excess-sugar-consumption-costs-canadas-health-care-system-5-billion-each-year.html#:~:text=Two%20out%20of%20three%20Canadians%20eat%20too%20much%20sugar&text=They%20then%20established%20risk%20estimates,disease%20and%20low%20back%20pain.

[x] https://www.nationalbreastcancer.org/breast-cancer-myths/consuming-sugar-causes-breast-cancer/

[xi] https://www.ualberta.ca/folio/2022/03/excess-sugar-consumption-costs-canadas-health-care-system-5-billion-each-year.html#:~:text=Two%20out%20of%20three%20Canadians%20eat%20too%20much%20sugar&text=They%20then%20established%20risk%20estimates,disease%20and%20low%20back%20pain.

[xii] https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/82-003-x/2020010/article/00002-eng.htm

[xiii] Li S, Zeng H, Fan J, Wang F, Xu C, Li Y, Tu J, Nephew KP, Long X. Métabolisme de la glutamine dans le cancer du sein et cibles thérapeutiques possibles. Biochem Pharmacol. Avril 2023 ;210 :115464. DOI : 10.1016/j.bcp.2023.115464. EPUB 26 février 2023. PMID : 36849062.

[xiv] https://www.webmd.com/breast-cancer/features/sugar-and-breast-cancer

[xv] Holt SH, Miller JC, Petocz P. Un indice d’insuline des aliments : la demande d’insuline générée par des portions de 1000 kJ d’aliments courants. Am J Clin Nutr. novembre 1997 ; 66(5):1264-76. DOI : 10.1093/AJCN/66.5.1264. PMID : 9356547.

[xvi] Bradshaw, P.T., Sagiv, S.K., Kabat, G.C. et al. Consumption of sweet foods and breast cancer risk: a case–control study of women on Long Island, New York. Cancer Causes Control 20, 1509–1515 (2009). https://doi.org/10.1007/s10552-009-9343-x