Les meilleures plantes médicinales viennent-elles d’ici ou d’ailleurs ?

Publié le 16 juin 2019
Écrit par Anny SCHNEIDER, Auteure et herboriste-thérapeute accréditée

Les meilleures plantes médicinales viennent-elles d’ici ou d’ailleurs ?
Vogel #1 FR

Étranger : loin de me léser, ta différence m’enrichit.

 

En cette époque intense de conflits identitaires, au Québec comme presque partout dans le monde, de la haine de l’autre, de l’étrange étranger, nous constatons que les rapports de force et de puissance ne mènent qu’à l’agressivité et à la violence.

Depuis le début de la création, toutes les espèces vivantes migrent en quête de mieux-être et combattent pour accaparer l’espace et les ressources, les animaux et les plantes ne faisant pas exception.

Cela n’explique aucunement les génocides culturels et réels commis envers la nature et les populations natives d’origine, pour lesquels il n’existe, bien sûr, aucune excuse !

Toutefois, les plantes utilitaires, ma passion depuis plus de 40 ans, m’épatent et me charment inlassablement par leur résilience, leur force et leur adaptabilité. Je les aime toutes, ou presque ; tout ce qui existe a une raison d’être !

Dans le sud du Québec, où j’ai choisi de vivre, j’ai été étonnée d’y reconnaître autant de plantes européennes ou méditerranéennes qui se sont implantées et propagées, aidées par les nombreuses friches abandonnées, les forêts coupées, l’assèchement des marais, l’urbanisation et l’élevage intensif.

 

Résultat : 80 % des plantes sauvages, arbres compris, sont des importées naturalisées ou échappées de culture !

Et elles sont loin d’être nuisibles, ces tenaces immigrantes, oh que non, à preuve nos championnes thérapeutiques ou les simples plantes si précieuses, entre autres, la bardane, la brunelle, la carotte sauvage, la mauve, l’ortie, le plantain, le pissenlit, le trèfle : toutes des incontournables utiles pour drainer, réparer ou nourrir nos organes et nos tissus altérés par nos carences et nos excès.

 

Plantes importunes pas si inutiles…

Même celles dites invasives et indésirables, parfois éradiquées à grands frais, ont, à nos yeux d’herboristes, plusieurs utilités et fonctions à couvrir et n’envahissent pas nos territoires altérés par nos abus par hasard…

La renouée japonaise (Polygonum japonicum), par exemple, avec son système racinaire hyperdéveloppé, sa croissance rapide et ses fleurs tardives à graines multiples qu’adorent les pollinisateurs, est perçue comme une peste par les agriculteurs botanistes et paysagistes. Pourtant, elle peut servir de barrière contre l’érosion, les jeunes pousses de légume sont très riches en antioxydants, et ses racines peuvent servir de frein à la dégénérescence cérébrale et surtout à la maladie de Lyme, nouveau fléau du siècle lié aux changements climatiques ! Comble d’ironie : elle se vend à 30 $ les 60 capsules importées des États-Unis sous le nom de resvératrol !

Et tant d’autres espèces apparaissent en grand nombre et en vaste colonie à croissance très rapide, notamment le nerprun bourdaine (Rhamnus frangula), puissant laxatif par l’écorce et antioxydant avec ses fruits si noirs adorés des oiseaux qui les propagent. Il y a aussi, dans les prés, la centaurée noire (Centaurea nigra) qui est mellifère, cholagogue (nettoie le foie) et diurétique. Même les quenouilles et les phragmites ont un effet épurateur des eaux souillées par nos excès et nos débordements… Idem pour la joyeuse salicaire pourpre (Lythrum salicaria), anti-inflammatoire et diarrhéique rosissant nos fossés à la fin de l’été.

Toutefois, il faut tout faire pour préserver nos chers arbres et nos plantes indigènes, à commencer par leurs habitats de plus en plus menacés : forêts matures et marais multimillénaires en tête !

Toutefois, avec moins de 0,5 % du budget provincial consacré à la protection de l’environnement, nous sommes mal partis !

 

Portrait de quelques précieuses indigènes

Les vieilles forêts, comme les vieilles femmes, sont considérées à tort comme des ressources négligeables ! Clarissa Pinkola, Femmes qui courent avec les loups

En tant qu’herboriste spécialisée dans les plantes sauvages, mais aussi comme consultante en PSN (produits de santé naturels) en magasin durant 30 ans et en PFLN (produits forestiers non ligneux), donc présente d’un bout à l’autre de la filière, je vous présente quelques plantes forestières médicinales parmi les plus intéressantes, mais à peu près introuvables dans le commerce des PSN, sauf chez les producteurs de plantes indigènes, et c’est tant mieux !

 

Ail des bois (Allium tricoccum) : ses feuilles sont dépuratives, hypotensives, anticholestérolémiantes, toniques et vermifuges. Il faut se contenter de cueillir les feuilles, et encore, une seule par dix plants ; elles sont quasiment aussi bénéfiques pour la santé et plus digestes que le bulbe. Il s’agit d’une espèce très vulnérable protégée par la loi, qui prévoit une amende si plus de 50 bulbes sont cueillis, et heureusement, les inspecteurs sont de plus en plus nombreux. La quantité permise sera même bientôt réduite de moitié, et c’est tant mieux ! N’oubliez pas qu’il faut 7 ans de croissance de la graine à la graine, des soins attentifs et un milieu particulier pour les démultiplier. Que ceux qui savent le fassent correctement.

 

Actée bleue (Caulophyllum thalictroides) : appelée squawroot par les Anglais à cause de son utilisation légendaire comme ocytocique par les Indiennes en périnatalité. Sa racine est également anti-inflammatoire. On l’appelle « la plante des détachements mère-enfant ».

 

Asaret (Asarum canadense) : ce gingembre sauvage, au goût très différent de l’exotique, est un indigène plutôt rare au statut de plante menacée, qui vit en colonies dans les bois de feuillus mixtes et rocheux ensoleillés. Son rhizome était utilisé par les premiers colons pour conserver les vins et les bières. Il a été employé comme abortif ou régulateur menstruel par les femmes autochtones, et comme vomitif en cas d’empoisonnement. Il est utilisé par les grands chefs pour ses qualités gustatives. Désormais, il faut éviter de le cueillir en nature, sauf en cas d’urgence. Sa culture est difficile, et son prix est très bas (de 7 $ à 9 $ le kilo), mais il est essentiel de protéger son habitat, constitué des rares bois de feuillus matures du sud québécois, la plupart étant privés, d’ailleurs !

 

Capillaire du Canada (Adiantum pediatum) : cette fougère indigène qu’on appelle aussi « cheveux de Vénus » combat la chute des cheveux et purifie le sang. On l’exportait par bateau, entière, à la cour du roi de France pour prévenir et soigner les embarras des poumons de ces dames. Ses feuilles, en tisane, ont un goût d’algues, ses lointains ancêtres. Elle est classée comme espèce vulnérable. À utiliser en urgence seulement…

 

Ginseng canadien (Panax quinquefolius) : presque éradiqué de la forêt québécoise, en raison de la cueillette trop intensive d’il y a déjà deux siècles par les indigènes sous les ordres du père botaniste Jésuite Lafiteau qui le vendait aux Chinois, il a maintenant presque disparu de nos forêts. Déclaré menacé de disparition, il n’en reste qu’une vingtaine de microsites naturels, surtout concentrés dans le sud du Québec, les dindes sauvages, les rongeurs et l’homo sapiens promoteur immobilier étant ses pires prédateurs.

Il ne faut y toucher sous aucun prétexte, sauf pour le ressemer à proximité. Sa culture est difficile et demande beaucoup d’investissement, d’expertise, de bonnes graines ou de plants sains, ceux de souche vraiment indigène étant très rares. Désormais, on le cultive surtout en Colombie-Britannique et en Ontario. Il est surtout employé pour ses vertus toniques glandulaires et immunitaires.

 

Salsepareille (Aralia racemosa) : plutôt rare mais spectaculaire, cette grande salsepareille nordique servait à faire de la racinette, ou root beer. Elle est aussi dépurative du sang et pectorale. Ses baies noires et ses rhizomes sont des toniques généraux et glandulaires. Elles sont riches en progestérone et régularisent les menstruations. Sa cousine, Aralia nudicaulis, est beaucoup plus répandue, moins aromatique, et a des vertus similaires.

 

Savoyane (Coptis trifolia ou Coptis groenlandica) : cette précieuse trifoliée, aussi appelée sabouillane, est reconnue pour sa racine dorée très amère qui soigne les infections des gencives et les inflammations digestives. Elle est également un tonique amer qui aide à la digestion et combat les infections grâce à ses alcaloïdes : berbérine, coptine, etc.

 

Sanguinaire du Canada (Sanguinaria canadensis) : elle servait aux peintures de guerre des Autochtones, et ils l’utilisaient aussi après pour éviter que leurs plaies ne s’infectent. Sa fleur est magnifique, et sa racine rouge sang est amère, mais elle est bactéricide, pectorale et même antivirale. Maintenant rare en forêt, elle se cultive assez facilement à l’orée des forêts ou dans une terre riche en humus, acide et ombragée.

 

Lueur d’espoir dans les clairières, projets fertilisants ou pas

Depuis peu, à Québec, une nouvelle politique de gestion de la forêt publique a été votée. Issue du rapport Coulombe, elle a été peaufinée entre autres grâce aux pressions des écologistes, mais s’avère globalement trop timide et insuffisante pour la protection de la biodiversité indigène, comme nous l’ont rappelé encore récemment Richard Desjardins et l’Action boréale.

Dans le sud du Québec, outre les trop rares parcs municipaux et nationaux, il y a les fiducies foncières, comme les Montagnes-Vertes, à Potton, Sutton et aussi dans les Laurentides. Tout ça grâce à de généreux donateurs visionnaires, tout de même détaxés.

Aussi, chaque municipalité qui le peut devrait acquérir une forêt pour sa communauté et préconiser le développement durable plutôt que, trop souvent, le développement immobilier !

Ou encore la coupe des forêts, comme en Montérégie, pour planter du maïs OGM subventionné et élever des cochons malheureux et polluants ; c’est absurde, écocidaire et révoltant !

Autant pour la beauté que pour la santé publique, la forêt est un lieu éducatif incomparable sur la biodiversité locale, musée vivant privilégié pour nos jeunes étudiants avides de connaissances tangibles et kinexthésiques, sans même parler de la santé environnementale.

On gagne tellement plus à protéger et éventuellement à cultiver intelligemment nos forêts et leurs nombreuses sous-espèces non ligneuses déjà présentes.

Elles sont toutes utiles et merveilleuses, comme les vieilles femmes sages, les plus âgées étant les plus fertiles en connaissances et les plus généreuses !

 

Pensons à nos enfants et aux leurs : que leur laisserons-nous, finalement ?

Protégeons, semons et plantons toutes les bonnes plantes qui nourrissent et soignent vraiment, peu importe d’où elles viennent !

 

 

RÉFÉRENCES

SMALL, Ernest et Paul M. CATLING. La culture des plantes médicinales canadiennes, Conseil national de recherches Canada, 1999, 240p.

LAMOUREUX, Gisèle. Flore printanière, Fleurbec, Saint- Henri-de-Lévis, Québec, 2002, 575p. (et toute son œuvre grandiose).

Marie-Victorin, frère. Flore laurentienne, Presses de l’Université de Montréal, 1995, 1083p.

Liste des plantes menacées ou vulnérables, HYPERLINK “http://www.mddep.gouv.qc.ca/biodiversite/especes/.

Association de protection des plantes médicinales indigènes, HYPERLINK “http://www.floraquebeca.qc.ca” www.floraquebeca.qc.ca.

Programme SEM’AIL pour sauvegarder et replanter l’ail des bois, HYPERLINK “http://www2.ville.montreal.qc.ca/biodome/site/gabarit.p hp?dossier=recherche&page=aildesbois&menu=conservation.

Plantes indigènes éthiques, HYPERLINK “http://www.aiglonindigo.com” www.aiglonindigo.com.

Les cinq ouvrages fascinants sur les usages autochtones des plantes d’Isabelle Kun-Nipiu Falardeau, HYPERLINK “http://www.lametisse.ca” www.lametisse.ca.

Et tout de même, mon livre à succès dans lequel on retrouve 80% d’invasives utiles:

SCHNEIDER, Anny. Je me soigne avec les plantes sauvages, 4e impression, Éditions de l’Homme, Montréal, 2018, 302p.