L’insécurité alimentaire

Publié le 8 juin 2020
Écrit par Louis Lapointe et Yves Prescott

L’insécurité alimentaire
Herbasante FR

Si les cris d’alarme lancés par les banques alimentaires se sont multipliés au cours des dernières années, la pandémie de la COVID-19 a mis en lumière le fait que peu d’entre nous ne soient véritablement à l’abri de l’insécurité alimentaire.

Dans un premier temps, il importe de préciser ce qu’est l’insécurité alimentaire ; on la définit comme étant l’incapacité physique, sociale et économique de se procurer une nourriture saine, suffisante et nutritive.

Malgré les statistiques qui se voulaient rassurantes au niveau de l’emploi, un nombre sans précédent d’individus a, du jour au lendemain, été contraint à solliciter des organismes caritatifs, dans le but de subvenir au plus élémentaire de leurs besoins. Ce faisant, ces dons favorisent les repas « faits maison », ce qui, selon une école de pensée alternative dont Dipak Chopra reste le membre le plus connu, constitue l’un des sept piliers du bien-être. Toutefois, une enquête réalisée au cours des premières semaines de notre incarcération collective suggère que de ces plats « faits maison », une part importante est composée de desserts, ce qui ne constitue pas nécessairement le meilleur choix santé.

Comme il est impossible de comprimer les dépenses en ce qui a trait au loyer (ou de l’hypothèque), au téléphone, à la télévision, à l’Internet et à l’électricité, c’est l’achat d’aliments dont le prix semble grimper depuis la mi-mars, qui sera la première victime collatérale d’un budget serré. 

 

Mise en contexte

Dans certains coins du Québec, on parle de déserts alimentaires, soit des endroits où le dépanneur demeure plus ou moins le seul lieu d’approvisionnement qui soit à faible distance de son domicile. Réagissant à cette problématique, plusieurs projets novateurs ont été mis de l’avant en région au cours des dernières années – leur but ne se limitant pas à des résultats à court terme. Dans la MRC d’Argenteuil, l’achat d’un terrain – dont 45 hectares sont cultivables – a permis d’offrir à des familles des 9 municipalités de cette MRC, des fruits, de fines herbes et des légumes en saison. Dans la MRC de Maskinongé, ce sont les réseaux sociaux qui permettent de créer des actions de cueillettes chez les cultivateurs, en mettant directement en contact les fermes et les équipes de bénévoles. Ces cueillettes manuelles sont nécessaires, lorsque les machines ont des ratés et laissent ainsi des quantités importantes de légumes racines qui pourriraient. 

Les Serres de Clara de Saint-Jérôme offrent, quant à elles, des jardins thérapeutiques porteurs de messages de vie. On tente ainsi de renforcer la notion d’autonomie alimentaire et psychologique, grâce à un contact direct avec la nature.

Par ailleurs, « Cultiver l’espoir » est un projet d’agriculture périurbaine qui, à partir de terres agricoles inutilisées, se spécialise dans la production de légumes racines bio (carottes, choux et rutabagas). Certains supermarchés vendent les carottes produites par « Cultiver l’espoir », ce qui permet à des consommateurs interpellés par la survie d’une telle initiative de manifester leur solidarité.

Statistiquement, la moitié des demandes au Québec émanent toutefois du grand Montréal, et toutes sortes de projets ont été mis sur pied pour y remédier, telle la Corbeille Bordeaux-Cartierville (créée en 1987 par les Sœurs de la Providence) qui possède des ententes avec un certain nombre de maraîchers. L’organisme partage à son tour les surplus avec d’autres groupes de la métropole, grâce aux camions réfrigérés dont il dispose. 

Notons également le « Jardin des Patriotes » de l’École Louis-Joseph Papineau, dans le quartier Saint-Michel. C’est sur le périmètre même de l’école secondaire que l’on s’occupe notamment du fonctionnement d’une serre et d’arbres fruitiers. Cette initiative amène certains jeunes à envisager une carrière en agriculture, et ce, dans une institution où le décrochage scolaire reste un problème bien réel. 

Plusieurs supermarchés et épiceries spécialisés dans les produits naturels offrent aussi à des banques alimentaires des produits qui ne correspondent pas ou plus à des critères du marché. Les épiceries dites « ethniques » ne sont pas en reste, puisque plusieurs d’entre elles donnent également leurs invendus. Cela dit, les banques alimentaires de Montréal doivent tenir compte de la réalité multiculturelle désormais présente dans tous les arrondissements de la ville. On a observé que les pommes de terre ne trouvent pas toujours preneurs dans certains arrondissements à forte concentration ethnique, alors que le riz reste une denrée plus convoitée.

Fait intéressant, malgré la fermeture des lieux de culte durant la pandémie, le temple sikh de LaSalle est resté fidèle à son action humanitaire, en distribuant des repas gratuits, tant à l’entrée du « gurdvara » que par ses équipes de bénévoles motorisés.

L’insécurité alimentaire brise plusieurs stéréotypes, dont le fait qu’elle existe aussi dans l’Ouest-de-l’Île (West Island), un secteur réputé à l’aise du Montréal métropolitain, où la pauvreté reste un phénomène caché. Il faut aussi savoir que cette situation n’est pas unique au Québec et qu’elle touche le Canada en entier – et plus spécifiquement les villes où le coût du loyer demeure élevé, voire prohibitif. La situation est particulièrement inquiétante au Nunavut, où 50 % des ménages sont en proie à l’insécurité alimentaire. 

Il n’existe certes pas de solutions miracles à ce problème, bien qu’un contrôle réel du prix des loyers constitue une première étape allant en ce sens. D’autres initiatives permettent d’apporter des pistes de solution, dont un changement des habitudes alimentaires, ainsi que les efforts allant dans le sens de l’apprentissage de compétences culinaires pour les hommes retraités ou vivant seuls et n’ayant jamais appris à cuisiner. De plus, les ateliers « boîtes à lunch » en milieu scolaire permettent de sensibiliser les tout-petits à la saine alimentation et aux méfaits du gaspillage (statistiquement, ils sont parmi les plus touchés par l’insécurité alimentaire).

Si l’après COVID-19 verra inévitablement une révision en profondeur de la vie en société, il en sera de même au plan individuel, en ce qui a trait à la gestion de notre frigo et de notre garde-manger. Bref, on se souviendra longtemps de cette tumultueuse année 2020.