Lorsque maternité rime avec adoption

Publié le 16 juillet 2020
Écrit par Chantal Ann Dumas, ND.A.

Lorsque maternité rime avec adoption
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Le mois de mai est  presque  universellement  associé à la fertilité et à la renaissance.

 

La fête des Mères, un moment joyeux pour certaines et éprouvant pour d’autres commémore cette filiation que nous entretenons avec notre mère et pour plusieurs, avec nos enfants. Cette longue chaîne humaine à laquelle nous appartenons fait partie intégrante de notre identité et nous positionne dans l’univers. Nous venons après nos parents et avant nos enfants, nous héritons de certains traits et caractéristiques et en transmettons d’autres. Qu’arrive-t-il lorsque cette chaîne est rompue par une adoption et que notre maillon se retrouve complètement isolé ?

Le récent décès de ma mère biologique a déclenché en moi une avalanche de questions qui sont venues profondément m’ébranler et m’ont forcée à me pencher sur la question. J’ai donc entrepris de fouiller ce sujet, d’abord pour mieux comprendre ma propre histoire, mais aussi pour produire une émission de radio afin de démystifier une thématique encore malheureusement trop taboue. Je vous partage le fruit de mes recherches ainsi que mon expérience personnelle de l’adoption.

 

La petite histoire de l’adoption d’hier à aujourd’hui

 

Le Québec sous emprise

Pour comprendre le contexte de l’adoption au Québec, nous devons remonter à la période dite de la « Grande Noirceur », s’étalant de 1945 à 1960. À cette époque, l’Église catholique exerçait une emprise considérable sur la vie socioéconomique des Québécois. La sexualité était un sujet tabou, et le clergé était très sévère à l’égard des mères célibataires. Lorsqu’une jeune fille tombait enceinte, la famille l’envoyait à l’extérieur afin de sauver la face. Elles venaient généralement accoucher dans un hôpital tenu par des religieuses comme celui de la Miséricorde, à Montréal, ou elles étaient fortement incitées à donner leur enfant en adoption.

 

Adoption légale et trafic d’enfant

De 1937 à 1972, la Société d’adoption et de protection de l’enfance sera la plus importante agence de placement en adoption du Québec. Durant les années 50, on retrouvait 16 crèches en activité dans la province, qui se partageaient en moyenne 2700 enfants recueillis annuellement. La grande majorité des enfants étaient adoptés avant l’âge de 6 ans, et on transférait les autres dans un orphelinati.

La situation va basculer au début des années 60 lorsque les jeunes Québécois vont s’initier aux divers mouvements de contre-culture originaires des États-Unis et dont l’influence déferlera sur l’ensemble de la société nordaméricaine. La libération sexuelle va catapulter la proportion des naissances hors mariage, qui vont passer d’environ 5000 à plus de 7600 annuellement durant cette décennieii. Cette éclosion de bébés va rapidement saturer les crèches et créer une occasion d’affaires pour certaines personnes motivées par l’appât du gain qui n’hésiteront pas à tirer avantage de la situation et du désespoir de certaines familles. Des recruteurs repèrent les jeunes filles enceintes et les invitent dans des maisons privées servant d’hôpitaux clandestins où elles seront accouchées par des médecins complices et séparées de leur bébé qui sera vendu immédiatement.

Même si une loi interdisait la vente d’enfants, un lucratif marché noir a bel et bien existé au Québec. Les bébés, qui se négociaient entre 3000 et 10 000 $ chacun étaient souvent vendus à des familles juives de Montréal et de New York, puisque les naissances hors ma ria ge étaient beaucoup plus rares au sein de ces communautés. En 1955, le trafic d’enfants représentait un fructueux marché de 3 millions de dollars annuellement et il faudra attendre 1969 pour que la loi sur l’adoption soit refaite. Jusqu’à ce jour, aucune enquête n’a été ouverte sur le trafic d’enfants qui entache notre conscience collective tel un péché que partiellement avoué.

Dans les années 60, les moeurs ont évolué et l’emprise du clergé catholique s’est assouplie. L’éducation sexuelle et les méthodes de planning familial sont devenues plus accessibles, et les jeunes femmes qui tombaient enceintes pouvaient envisager de garder leur bébé. Les crèches se sont vidées progressivement, et la dernière a fermé ses portes en 1972.

 

L’adoption, de nos jours

Après avoir eu le vent dans les voiles, l’adoption internationale est maintenant en chute libre. Selon le ministère de la Citoyenneté et Immigration Canada, on ne recensait que 793 adoptions provenant de l’international l’an dernier, comparativement à 1379 en 2012iii. La même tendance s’observe également du côté des États-Unis où l’on n’en dénombrait que 5370 en 2016, comparativement à 19 601 en 2007iv. L’imposition de normes plus sévères pour l’adoption par différents pays, voire leur interdiction, explique en partie cette diminution des adoptions internationales. Les frais pouvant aller jusqu’à 50 000 $ et les longs délais en découragent aussi plusieurs, qui décident plutôt de se tourner vers d’autres méthodes telles que la fécondation in vitro ou les mères porteuses afin de fonder une famille.

Souhaitons que la diminution des adoptions à l’étranger se traduira par une hausse des adoptions locales, puisque plus de 30 000 enfants canadiens sont toujours en attente de nouveaux parents…

 

En quête d’identité et de vérité

 

Fausse identité et autres mensonges

Vous avez compris que même lorsque les adoptions étaient légales, elles étaient généralement entourées de tabous et de secrets. Les règles prescrites par le Code civil du Québec et par la Loi sur la protection de la jeunesse protégeaient l’identité des parents biologiques, de l’enfant adopté et des parents adoptifs. Ainsi, les parents adoptifs transigeaient directement avec les services sociaux, les mères ignoraient donc par qui leur enfant avait été adopté, et on dissimulait à l’enfant sa propre identité. Le baptistère et les autres documents officiels étaient trafiqués afin de ne rien laisser transparaître de nos véritables origines.

J’ai eu la chance d’avoir des parents adoptifs qui m’ont toujours parlé franchement de mon adoption, alors ce n’a jamais été un choc pour moi. D’autres l’ont appris lors de circonstances souvent fortuites, comme le diagnostic d’un trouble de santé.

Cependant, plusieurs enfants ont vécu leur vie en croyant à tort que leur famille adoptive était leur famille biolo gique, et autant de femmes ont été enterrées avec leur lourd secret et la douleur d’avoir abandonné leur bébé.

 

À la recherche de nos origines

C’est difficile pour certains parents ou quelqu’un qui a toujours connu ses origines, la place de son maillon dans la grande chaîne de la vie, de comprendre le besoin d’une personne adoptée de connaître d’où elle vient et pourquoi elle a été adoptée. Certaines personnes bien pensantes vont nous dire que nos parents sont ceux qui nous ont élevés et d’oublier le passé. Chaque adopté(e) le vit évidemment à sa façon, mais pour plusieurs, le fait de tout ignorer de nos origines est perçu comme une sensation d’abysse intérieur et de manque d’ancrage. Nous sommes des maillons uniques, n’appartenant à aucune chaîne et refermés sur nous-mêmes.

Mus par une quête identitaire et le besoin de retrouver leurs parents biologiques, plusieurs adoptés ont décidé d’entreprendre des recherches en dépit de l’absence quasi totale d’information. Grâce à l’entremise d’émissions de télévision comme celle de Claire Lamarche dans les années 2000 ainsi que l’extraordinaire travail du Mouve ment Retrouvailles, plusieurs adoptés et leur famille ont pu être réunis. Plus récemment, la Loi d’accès à l’information a permis à d’autres de récupérer une partie de leur identité et même de connaître celle de leurs parents biologiques lorsque ces derniers y ont consenti. Depuis juin dernier, la loi 113 permet dorénavant à toutes les personnes adoptées dont les parents biologiques n’ont pas inscrit de refus d’avoir accès à leur dossier. C’est une excel lente nouvelle, mais qui arrivera malheureusement trop tard pour certains.

 

L’impact psychologique et émotionnel de l’adoption

Bien qu’on ne puisse pas généraliser l’impact d’un traumatisme comme l’adoption qui va varier en fonction de l’environnement et du niveau de résilience individuel, on retrouve souvent un sentiment d’abandon persistant et des troubles de l’attachement chez les personnes adoptées. De manière plus subtile, on peut noter un sentiment d’exclusion, un dévouement exagéré ou des inquiétudes par rapport à la maternité.

 

Se libérer de cet héritage

Encore une fois, il y a autant de manières de vivre l’adoption qu’il y a d’adoptés, mais pour ceux qui aimeraient se libérer de cet héritage parfois toxique et limitant, il existe plusieurs moyens de soulager leur souffrance, voire de s’en libérer. Des outils thérapeutiques comme les psychothérapies, l’hypnose et les constellations familiales peuvent s’avérer utiles. Certains bénéficieront d’approches énergétiques telles que l’homéopathie ou les fleurs de Bach. La zoothérapie peut aussi permettre d’apprivoiser l’attachement grâce à la présence affectueuse d’un animal de compagnie. Parfois, la simple écoute empathique de l’entourage ou d’une autre personne partageant un vécu semblable peut aussi s’avérer très bénéfique. En fin de compte, on doit trouver les moyens de se donner l’amour et le sentiment de sécurité qui peuvent nous avoir cruellement fait défaut.

Être un maillon sans chaîne peut certes susciter un sentiment d’isolement et de vulnérabilité, mais un maillon demeure tout de même un maillon. La chaîne donne un sens au maillon, mais ce n’est pas elle qui assure sa solidité. La beauté du maillon isolé, c’est qu’il peut devenir le premier maillon d’une nouvelle chaîne, et ce, sans devoir tirer le poids des maillons précédents…

 

RÉFÉRENCES

i DUMONT, Micheline Dumont. « Des religieuses, des murs et des enfants », L’Action nationale, vol. 84, no 4, 1994, p.483-508. Dès 1948, les deux tiers des mères confient leur enfant illégitime à l’adoption. https://journals.openedition.org/droitcultures/4062#ftn25

i i QUESNEY, Chantale. De la charité au bonheur familial : histoire de la Société d’adoption et de protection de l’enfance à Montréal, 1937-1972, thèse présentée comme exigence partielle au doctorat d’histoire, Université du Québec à Montréal.

iii https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1051350/adoptioninternational-baisse-canada

i v https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1051350/adoptioninternational-baisse-canada