Mois sans alcool

Publié le 15 février 2018
Écrit par Daniel-J. Crisafi, nd.a., m.h., ph. d.

Mois sans alcool
GUT-FX fr

Pour ce numéro de février, plutôt que de répondre à la question d’une lectrice ou d’un lecteur, j’aimerais en profiter pour vous offrir quelques pistes de réflexion sur l’alcool. J’en profite pour deux raisons.

 

Premièrement, puisque nous sommes à l’aube de la légalisation du pot, je pense qu’il est utile de réfléchir sur cette autre drogue légale, l’alcool. Deuxièmement, depuis 2013, le mois de février est le « mois sans alcool », un mois durant lequel les gens, surtout les jeunes, sont invités à cesser de boire durant tout le mois. Pour obtenir plus de renseignements sur les 28 jours sans alcool, vous pouvez consulter le site Web http://defi28jours.com.

 

ALCOOL, BOISSON ANCESTRALE ET ACTUELLE…

Il est presque certain que la production de boissons alcoolisées date d’au moins 10 000 ans avant notre ère. Ces boissons étaient produites à partir de raisins, de miel et de riz, tout comme notre vin, notre hydromel et notre saké.

L’utilisation d’alcool à titre de remède, quant à elle, date, semble-t-il, d’environ 2500 ans avant notre ère. Le livre biblique des proverbes le recommande pour aider celui qui va périr à oublier sa misère :

« Qu’on donne plutôt de l’alcool à celui qui va périr et du vin à qui est plongé dans l’amertume. Il boira et oubliera sa misère et ne se souviendra plus de sa peine. »(Proverbes 31 : 6-7)

Et l’apôtre Paul recommande à son protégé, Timothée, de boire du vin dans son eau à cause de son estomac et de ses faiblesses :

« Cesse de ne boire que de l’eau. Prends un peu de vin à cause de ton estomac et de tes fréquentes faiblesses. » (Timothée5: 23)

Pendant des millénaires, l’alcool a servi de boisson quotidienne. Notez, par contre, que la teneur en alcool des boissons alcoolisées n’était généralement pas très élevée.

La situation était quelque peu différente en Nouvelle-France. En effet, c’est l’alcool, surtout sous forme d’eau-de-vie, qui était la boisson privilégiée du petit-déjeuner, pas le café :«… chez les classes populaires, l’eau-de-vie remplaçait le café. Alcool et pain, telle était la collation du matin. » (« Histoire de l’alcool en Nouvelle-France : Agapes, cabarets et ivresse », Science Presse, 10 février 2004)

Cette consommation élevée d’alcool permettait de se garder au chaud les matins d’hiver et de se donner le courage de faire face à une vie très pénible dans un climat souvent extrêmement rude. Avec tout cela, les Québécois ont appris à boire, et continuent, semble-t-il. En effet, le Québec demeure le champion canadien de la consommation d’alcool.

 

POURQUOI BOIT-ON ?

La consommation d’alcool est en réponse à plusieurs facteurs. Parmi ceux-ci, retenons les facteurs culturels et sociaux, les facteurs biochimiques et les facteurs psychologiques. Finalement, ne l’oublions pas, beaucoup boivent pour le simple plaisir.

Le facteur culturel est assez évident. Les gens boivent selon leur génétique, pour ainsi dire. Certes, il n’est pas question de génétique au sens strict, mais il est évident que notre environnement culturel joue un rôle par rapport à ce que nous consommons ainsi qu’à la façon dont nous consommons. Il va de soi que la consommation d’alcool n’est pas traditionnellement la même en Italie, en Russie ou au Japon. La consommation d’alcool sera donc facilitée dans un pays où celle-ci est culturellement acceptable.

La consommation d’alcool est aussi influencée par des facteurs sociaux, ou la pression sociale, dirais-je plutôt. Plusieurs personnes qui ne prennent pas d’alcool, que ce soit de façon temporaire ou permanente, disent souvent ressentir la pression amicale de la famille ou d’amis les enjoignant à n’en « prendre que cette fois-ci ». Cette situation donne parfois l’impression que les « buveurs » se sentent mal à l’aise lorsque l’un de leurs amis décide de ne pas boire. C’est particulièrement vrai dans certains contextes tels que les fêtes. Cette pression sociale, aussi respectueuse soit-elle, ne facilite pas l’arrêt pour celles et ceux qui désirent amorcer cette démarche.

La consommation d’alcool peut aussi avoir des causes biochimiques. Pour certains, l’alcool apporte un soulagement à leurs symptômes hypoglycémiques. En effet, l’alcool étant un sucre, il aura le même effet transitoire sur le taux de sucre sanguin qu’une ingestion de sucrerie. Dr Karl Pfeiffer, psychiatre et biochimiste américain, a d’ailleurs déjà souligné ce phénomène : « L’alcool est directement utilisé comme carburant cellulaire… C’est pourquoi beaucoup de victimes de la HF (hypoglycémie fonctionnelle) trouvent un soulagement dans la bouteille… ces individus se trouvent entraînés à boire toujours davantage. » (Karl Pfeiffer et P. Gonthier, 1998)

Finalement, l’alcool a des causes psychologiques bien connues. Le besoin d’appartenance, le besoin de se détendre et le manque d’estime de soi sont parmi les facteurs les plus connus et les mieux validés.

L’habitude ou le besoin de boire est multifactoriel. Mais malgré cela, et peut-être justement pour cette raison, il est important d’en comprendre les effets. Comprendre ce que peut faire l’alcool sur la santé, c’est se donner les outils pour le gérer intelligemment.

« S’il se passe un truc moche, on boit pour essayer d’oublier ; s’il se passe un truc chouette, on boit pour le fêter, et s’il ne se passe rien, on boit pour qu’il se passe quelque chose. » (Charles Bukowski)

 

EFFETS NOCIFS DE L’ALCOOL

Les effets positifs de la consommation d’alcool sont assez bien connus. Ses effets sociaux le sont aussi. Par contre, ses effets nocifs physiques ne le sont pas autant. J’aimerais donc mettre l’accent ici sur les effets nocifs de la consommation d’alcool sur la santé physique.

Mise au point :

Mon but ici n’est pas d’encourager une nouvelle prohibition. Mais ayant vu à quel point l’alcool peut nuire à la santé et à quel point nous ne sommes généralement pas conscients de ces effets, je crois qu’il est de mon devoir de vous mettre en garde.

« Le Rapport 2014 sur le cancer dans le monde du Centre international de recherche sur le cancer et la Société canadienne du cancer mentionnent qu’il n’existe pas de “limite sécuritaire” de consommation d’alcool en matière de prévention du cancer. » (Agence de la santé publique du Canada, 2015)

« L’usage nocif de l’alcool est un facteur étiologique dans plus de 200 maladies et traumatismes…» (Organisation mondiale de la santé)

Commençons par une constatation. L’alcool est une drogue. Non seulement c’est une drogue, mais c’est aussi la drogue la plus dangereuse. Avec cette déclaration, je vois toutes ces lectrices et ces lecteurs me déclarer sans ambiguïté que l’alcool n’est pas une drogue. Les autres choses telles que le pot ou la cocaïne, oui, mais pas l’alcool ! Malheureusement, si nous nous basons sur la définition des termes, l’alcool est effectivement une drogue.

« Substance psychotrope naturelle ou synthétique, généralement nuisible à la santé, susceptible de provoquer une toxicomanie, et consommée en dehors d’une prescription médicale. » (Larousse en ligne)

Vous ne le croyez pas ? Voici ce que notent les chercheurs d’une étude britannique publiée dans la prestigieuse revue médicale The Lancet.

« Somme toute, l’alcool était la drogue la plus nocive avec l’héroïne et le crack cocaïne en deuxième et en troisième place. »

L’alcool contribue potentiellement à un déséquilibre de l’organisme, et ce, de plusieurs façons. Notons-en quelques-unes, en insistant sur les problèmes les moins bien connus.

 

Pneumonie : La consommation d’alcool augmente les risques d’aggravation d’une pneumonie. En effet, plusieurs études suggèrent que les individus consommant une forte quantité d’alcool de façon hebdomadaire ou de très fortes quantités occasionnelles augmentent significativement leur risque d’hospitalisation due à une aggravation de la pneumonie.

 

Autres problèmes pulmonaires variés : La consommation de fortes doses d’alcool augmente significativement le risque de maladies pulmonaires. En effet, il y a une corrélation directe entre la consommation d’alcool et la sévérité de diverses maladies respiratoires.

 

Cancer : L’alcool augmente les risques de cancers. En effet, la consommation d’alcool augmente les risques de divers types de cancer, soit en augmentant les dommages cellulaires, soit en réduisant l’immunité, ou tout simplement en causant des carences nutritionnelles.

« Vous vous étonnerez peut-être de savoir que la consommation d’alcool augmente votre risque de développer plusieurs types de cancer, notamment les cancers du sein, du côlon et du rectum, de l’œsophage, du larynx, du foie, de la bouche et du pharynx. » (Société canadienne du cancer)

 

Système gastro-intestinal : L‘alcool augmente les risques de divers désordres gastro intestinaux. Ceci est particulièrement le cas lorsqu’il est question de maladies intestinales inflammatoires telles que les colites ulcéreuses ou la maladie de Crohn.

 

Système cardiovasculaire : La consommation d’alcool augmente significativement le risque de symptômes associés au syndrome métabolique. Ces symptômes comprennent l’hypertension artérielle, l’hypercholestérolémie, l’hyperlipidémie générale et le diabète de type 2. La consommation d’alcool est aussi associée à l’augmentation du risque de maladies coronariennes diverses.

 

Cerveau : Certaines études ont démonté que la consommation d’alcool augmente les risques de démence, celle-ci causant des symptômes semblables à ceux de la maladie d’Alzheimer. Selon une étude publiée en 2017 dans une revue médicale britannique, même une consommation modérée peut causer des changements pathologiques au cerveau.

 

Selon l’OCDE

« L’alcool tue plus de personnes mondialement que le VIH, le SIDA, la violence ou la tuberculose réunis. »

 

CARENCES NUTRITIONNELLES

La consommation d’alcool, même de façon modérée, cause des carences nutritionnelles, soit en réduisant l’absorption de nutriments, soit en réduisant l’apport alimentaire, en augmentant le besoin en nutriments ou encore en causant une perte de ceux-ci. Qui plus est, l’importance des carences est proportionnelle à la quantité consommée ainsi qu’à la fréquence de consommation.

Les carences nutritionnelles causées par la consommation d’alcool peuvent à leur tour avoir des conséquences néfastes sur la santé. Dans bien des cas, le lien entre l’alcool et les carences n’est pas étudié, de sorte que le lien n’est pas toujours bien établi. De plus, les symptômes de carence peuvent prendre des années à se manifester, rendant le diagnostic causal difficile.

La consommation élevée d’alcool cause une carence plus ou moins grande de tous les nutriments. Parmi les nutriments qui sont les plus perturbés par la consommation d’alcool, soulignons les suivants, notés par ordre d’importance :

 

Zinc : Le zinc joue un rôle clé dans le métabolisme et la détoxification de l’alcool. La consommation occasionnelle, tout comme la consommation chronique d’alcool, cause une carence en zinc.

 

Vitamine A : La vitamine A est un élément nutritif qui travaille de concert avec le zinc de plusieurs façons. Or, la consommation d’alcool cause une carence en vitamine A similaire à celle du zinc.

 

Acides aminés : Les alcooliques ont un déséquilibre en acides aminés. Ceux-ci ont particulièrement un niveau beaucoup plus bas que la moyenne en tryptophane, un précurseur de sérotonine.

 

Vitamines B : La consommation d’alcool cause d’importantes carences en vitamines du complexe B. Ceci est particulièrement vrai en ce qui concerne la thiamine (B1), l’acide folique, la vitamine B12 et la pyridoxine (B6).

 

Magnésium : Plus de 60 % des alcooliques ont une importante carence en magnésium. Mais même une consommation occasionnelle d’alcool peut causer une carence de ce minéral important.

 

Acides gras essentiels : L’alcool nuit au métabolisme des acides gras essentiels, causant une carence même lorsque la consommation de ces bons gras est adéquate.

 

IL Y A ALCOOL ET ALCOOL

Soyons objectifs. Il est vrai que toutes les boissons alcoolisées ne sont pas créées égales quant à leurs effets sur la santé. La bière de qualité, loin d’être une source de calories vides, est une source de vitamines du complexe B et de l’oligo-élément chrome, entre autres. Le vin, le bon, a des effets positifs sur la santé cardiovasculaire, en grande partie en raison de la présence de polyphénols. Mais ces « qualités » ne suffisent pas pour en neutraliser les effets négatifs potentiels.

 

QUE FAIRE ?

Si vous avez des problèmes de santé, il serait probablement utile de considérer les conséquences de l’alcool sur ceux-ci. L’une des façons d’en évaluer l’impact est d’arrêter complètement l’alcool pour une période de trois à quatre semaines. C’est là un des avantages du « mois sans alcool ».

Lorsque vous consommez de l’alcool, tenez-vous-en à une consommation modérée, un verre de vin ou deux par jour, au plus, ou son équivalent en bière ou en fort.

Finalement, n’oubliez pas de combler les carences nutritionnelles qui sont souvent causées par la consommation régulière d’alcool.

 

CONCLUSION

J’ai voulu écrire ce texte pour les raisons mentionnées ci-dessus, mais aussi afin de contrebalancer, pour ainsi dire, l’affirmation de certains professionnels de la santé selon laquelle l’alcool, et plus particulièrement le vin, est bon pour la santé.

L’alcool est une drogue légale, socialement acceptée et très populaire, comportant néanmoins des risques pour la santé, des risques parfois insoupçonnés. Prenez donc votre consommation d’alcool en considération lorsque vous évaluez les causes de vos problèmes de santé. Et, lorsque vous buvez, faites-le avec modération, en connaissance de cause, et avec plaisir.

 

RÉFÉRENCES

Disponibles à la demande du lecteur.