Retrouver nos alliées vertes dans la forêt

Publié le 1 juillet 2024
Écrit par Sarah-Maria LeBlanc, HTA, M.A.

Retrouver nos alliées vertes dans la forêt
Now pour juillet

L’être humain ne peut pas se passer de la nature. La nature peut se passer de l’être humain. Cette évidence devrait éclairer l’espèce humaine et inspirer sa posture majeure.

Jean-Marie Pelt

 

L’une de mes plus grandes joies du monde, c’est de retrouver mes amies végétales après leur long sommeil, lorsque la vie s’éveille à nouveau dans les bois. Se promener et connaître les végétaux qui nous entourent — savoir les nommer, les reconnaître, saison après saison, année après année —, ça donne un sentiment d’appartenance au vivant, un sentiment de faire partie du grand cycle de la vie.

Je me dis souvent que, si nous pouvions tous et toutes avoir cette chance de savoir reconnaître ce qui pousse autour de nous — et de pouvoir le cueillir, le transformer, l’utiliser dans notre cuisine ou notre pharmacie —, nous prendrions plus soin de préserver la beauté du monde… car nous aurions un réel lien d’attachement avec la Terre. Pour la botaniste potawatomi Robin Wall Kimmerer, le fait de recevoir directement les bienfaits des êtres vivants nous donne le goût de contribuer à leur vie à notre tour, comme lorsque l’on reçoit un cadeau d’une personne que l’on aime.

Remercions au passage les autrices importantes, comme la botaniste Gisèle Lamoureux, pour ses livres Fleurbec, et l’herboriste Anny Schneider, pour ses nombreux livres sur les végétaux médicinaux. Toutes deux ont su nous insuffler une connaissance, un amour et un respect des plantes indigènes et des arbres du Québec. Leurs livres sont toujours d’actualité et font partie de la trousse indispensable de toute personne qui souhaite apprendre la forêt et ses vertus. Allons donc à la rencontre aujourd’hui de quelques-unes de ces alliées vertes, que vous pourrez apprendre à identifier et à aimer lors de vos promenades en forêt. Cependant, l’idée n’est pas ici de les cueillir, car il y a un code d’éthique de la cueillette à respecter pour assurer leur pérennité, mais de les reconnaître. Pour aller plus loin par la suite, je vous invite à lire les livres nommés précédemment et à faire des balades d’identification avec une herboriste.

 

Aralie (Aralia nudicaulis) : l’aralie est l’une de celles que nous rencontrons le plus fréquemment. Cette vieille sage, de 20 à 40 cm de hauteur, pousse à un rythme très lent : selon Gisèle Lamoureux, elle peut vivre jusqu’à quelques siècles ! Elle est facile à reconnaître : sa tige (qui est en fait une grande feuille) se divise en trois embranchements, qui comportent chacun cinq segments (pour la personne néophyte, on voit cinq feuilles). Ses fleurs, de magnifiques sphères blanches, se cachent sous les feuilles. À la fin de l’été, on voit apparaître ses fruits noirs. Ses rhizomes sont comestibles — on peut les utiliser comme nourriture de survie —, et cette plante a des vertus médicinales : en effet, l’aralie est adaptogène, tonique du système respiratoire et anti-inflammatoire.

 

Érythrone (Erythronium americanum) : l’érythrone est une sorte de lys forestier, une plante printanière éphémère. Ses feuilles luisantes tachetées de vert sur fond presque mauve me font toujours penser à un ciel étoilé qui se serait imprimé sur une feuille verte. Elle peut prendre 10 ans avant de faire ses premières fleurs jaunes, qui sont d’ailleurs comestibles.

 

Sanguinaire (Sanguinaria canadensis) : le nom particulier de cette plante vient d’un alcaloïde qu’elle contient, de couleur rouge sang. Les talles de sanguinaires sont les vraies annonciatrices du printemps. Avec leurs belles fleurs blanches nichées au cœur d’un tapis de leurs feuilles presque en dentelle, elles volent la vedette aux autres printanières. Sa fleur, qui ne s’ouvre que quelques heures par jour, prend de deux à trois ans pour arriver à nous… C’est une plante fragile, donc on l’admire et on la laisse tranquillement vivre sa vie. Elle fait partie des espèces protégées par la Loi sur les espèces menacées ou vulnérables.

 

Savoyane (Coptis trifolia) : c’est grâce à la nation mig’maq que nous connaissons aujourd’hui les vertus de la coptide trifoliée, une très petite plante qui pousse en tapis dans les forêts mixtes et humides. On se servait de ses rhizomes et de ses feuilles pour teindre peaux, laine et piquants. Ses petites feuilles ressemblent un peu à celles de la coriandre ou de la fraise, mais plus foncées, et luisantes. Ses rhizomes jaunes sont comme de minuscules fils d’or qui courent sous la terre. Ils contiennent un alcaloïde très apprécié en herboristerie : la berbérine, aussi présente dans le mahonia, l’hydraste et l’épine-vinette. La berbérine est très utile à la santé des intestins et du système digestif en général, en plus d’être une extraordinaire immunomodulatrice et anti-inflammatoire — ce que la recherche récente confirme. Traditionnellement, on utilise la savoyane pour son aspect antiseptique, particulièrement dans les affections de la bouche. Son cycle biologique et son statut écologique étant peu connus, on préfère utiliser la teinture de savoyane cultivée, qu’on peut trouver facilement au Québec.

 

Trille (Trillium spp) : les trilles (nom masculin) sont ces autres plantes qui nous éblouissent au passage d’un sous-bois. Avec leurs trois grandes feuilles sans tige et leurs fleurs blanches, bourgognes, rosées ou penchées, ils font partie des amies du printemps de nos balades. Ils vivent souvent jusqu’à 30 ans : ce sont des plantes qui ont vu neiger ! Autrefois très utilisés en herboristerie, leurs rhizomes contiennent de la diosgénine, utilisée en pharmacologie pour fabriquer de la progestérone. D’ailleurs, les femmes utilisaient autrefois ses rhizomes pour soutenir les accouchements et la santé gynécologique. Considérant que ces derniers peuvent s’avérer toxiques et que la fleur peut prendre jusqu’à 10 ans pour fleurir, on s’abstient de nos jours de les cueillir et de les utiliser en herboristerie.

 

Voilà, c’était un premier tour d’horizon des plantes que j’aime retrouver dans la forêt. Bien sûr, il y en a plusieurs autres : fougère à l’autruche (têtes de violon), ail des bois, clintonie boréale, claytonie, violette, trientale… Je ne me lasse pas de revoir ces amies des bois et d’en rencontrer de nouvelles, lorsque je visite un nouveau territoire. Cela me permet, un peu, d’avoir accès au mystère de l’intelligence du végétal et nourrit un profond sentiment de gratitude envers la Terre. Je vous souhaite la pareille !